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Manœuvres militaires Algérie-Russie : l’isolement d’Alger et la démonstration de force de Moscou

L’Algérie n’est pour Moscou qu’un front avancé dans sa stratégie d'extension de son influence.

Manœuvres militaires Algérie-Russie : l’isolement d’Alger et la démonstration de force de Moscou
Conférence de presse commune avec Sergueï Lavrov et Ramtane Lamamra, en Algérie le 10 mai 2022 Russian Foreign Ministry/TASS/Si/SIPA SIPAUSA30308755_000043

Au moment où l’effort de guerre russe s’enlise en Ukraine, des exercices militaires conjoints entre la Russie et l’Algérie, de même que le renforcement général de la coopération militaire entre les deux pays, sont censés démontrer que Vladimir Poutine poursuit sa stratégie de confrontation avec l’Occident. En revanche, l’Algérie semble de plus en plus coupée de ses alliés naturels.


Entre le 16 novembre et le 28 novembre, l’Algérie a accueilli des troupes russes afin de mener des manœuvres militaires communes dans le sud du pays, à Béchar, près de la frontière marocaine. Cet évènement inédit, « Bouclier du désert 2022 », annonce vouloir lutter contre des groupes armés illégaux en territoires sahariens. Néanmoins, dans le contexte de « l’opération spéciale » de la Russie en Ukraine, des vives tensions entre Alger et Rabat, et de l’expansion russe en Afrique, le message adressé aux européens et aux africains est limpide.

La volonté de puissance de la Russie

La Russie avait déjà accueilli un contingent algérien d’une centaine de soldats en septembre lors des exercices militaires conjoints avec la Chine « Vostok 2022 ». Afin de préparer l’opération inédite sur le sol algérien, le chef de la coopération militaro-technique russe, Dmitry Evgenyevich Shugayev, s’est rendu sur place le 10 novembre, afin de rencontrer le chef d’état-major algérien, Saïd Chengriha. Africa Intelligence révélait déjà à la fin du mois d’octobre des négociations en cours entre le Kremlin et l’Algérie, cette dernière ayant récemment porté son budget militaire à 23 milliards de dollars. Un marché juteux pour la Russie, et une aubaine pour le régime algérien qui doit moderniser ses équipements. Compte tenu du profil de Dmitry Evgenyevich Shugayev, personnel civil et non militaire, fort de son expérience au sein du cabinet de direction de Rosoboronexport, société d’État d’exportation militaire russe, il est fort probable que Moscou cherche à rafler une part importante du budget dédié aux achats de matériel.

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Si l’opération « Bouclier du désert 2022 » annonce vouloir lutter contre les groupes armés terroristes, il est difficile de ne pas y voir un message à destination de l’Europe et du monde occidental. En effet, alors que Vladimir Poutine s’enlise en Ukraine, cet exercice a pour objectif de mettre en avant les capacités de projection de forces conventionnelles russes. Jusqu’ici, la force Wagner était la seule force armée à se projeter directement et massivement sur le continent africain depuis maintenant plusieurs années. Même si la Russie n’a envoyé qu’une centaine de soldats, et notamment les brigades « motostrelki », c’est à dire l’infanterie motorisée du Caucase russe, elle tient évidemment à démontrer sa capacité de déploiement à proximité des intérêts occidentaux.

L’Algérie n’est pour Moscou qu’un front avancé. Dans sa stratégie de confrontation avec l’Occident, la Russie marque ainsi l’extension de sa sphère d’influence jusqu’à la frontière marocaine. Cette dernière devient d’ailleurs la ligne de démarcation entre la zone d’influence occidentale et la zone d’influence « de l’Est », comme si les 30 dernières années depuis la fin de la Guerre froide n’avaient été qu’une parenthèse, comme si l’Histoire, qui ne semble décidément pas vouloir de fin, voulait sans cesse faire mentir Hegel et Fukuyama…

Afrique, monde arabe, Europe : Alger s’isole

Force est de constater que la diplomatie algérienne a toujours été « surprenante ». Quoiqu’il en soit il est difficile de penser que les choix d’Alger soient dénués de réflexion. L’année 2018 a marqué le renouveau de la coopération Russie-Algérie en matière de renseignement. En effet, Nikolai Patrushev, patron du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie et coordinateur de ses services de renseignements, a rendu visite à son allié en janvier 2018, et un programme d’harmonisation s’est mis en place afin de garantir une coopération durable : unification des procédures, coopération en matière de formations, mise en place d’une base de données communes, échanges d’information. Alger ne pouvait ignorer servir les avancées russes en Afrique, en Centrafrique, en Libye et au Soudan notamment. Dernièrement, ce sont les navires de guerre russes qui faisaient escale au port d’Alger dans le cadre du renforcement des relations de coopération militaire bilatérale entre la marine de l’armée nationale algérienne et la marine russe. La relation indéfectible entre l’Algérie et la Russie sur le plan géopolitique place définitivement Alger dans le clan pro-russe.

Pourtant, le régime d’Abdelmadjid Tebboune essaie encore de jouer sur les deux tableaux entre l’Occident et l’alliance « Russie-Syrie-Iran ». Alors que les médias algériens annonçaient la venue de Shugayev comme une simple étape de préparation des manœuvres de l’opération « Bouclier du désert 2022 », ils se sont bien gardés d’évoquer un éventuel contrat d’achat d’équipement militaire, qui pourrait tomber sous la coupe des sanctions occidentales, comme le Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act (CAATSA).

De même, au sujet de la guerre en Ukraine, l’Algérie prône sa position traditionnelle : celle du non-alignement et de la neutralité. Force est de constater que la communication est trahie par les actes lorsque l’armée algérienne s’affiche pour la troisième fois avec des forces militaires russes en quelques mois. Le jeu algérien semble dangereux : combien de temps l’Occident acceptera qu’Abdelmadjid Tebboune profite des dividendes de ses contrats énergétiques avec l’Europe notamment, alors qu’il continue de rehausser sa coopération militaire avec Moscou… ?

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Le récent Sommet de la Ligue arabe qui s’est déroulé à Alger les 1er et 2 novembre 2022 a encore vu Alger se détacher de ses alliés «naturels». En effet, l’Algérie soutenait déjà ouvertement l’Ethiopie contre l’Egypte sur l’épineux dossier du Barrage de la Renaissance, barrage éthiopien rendant dépendants l’Egypte et le Soudan sur la question de la gestion de l’eau. Elle avait également renforcé sa coopération avec l’Iran, pourtant accusé d’ingérence par le reste des nations arabes. Enfin, elle a fait perdre au sommet tout son sens en forçant le roi du Maroc, Mohammed VI, d’annuler sa venue. Résultat : un sommet pour rien, privé de l’Arabie Saoudite, de la Jordanie, d’Oman, du Koweït, des Emirats arabes unis, de Bahreïn et du Maroc.

Sur cette question des relations avec le Maroc, là encore Alger marque sa détermination à envoyer un message clair. En déployant des forces à 50 kilomètres de la frontière marocaine, elle appuie sa volonté de s’isoler de son voisin, sur la très épineuse question du Maroc saharien. Alors que Rabat affirme sa souveraineté sur le sud du Maroc, l’Algérie de son côté, soutient indéfectiblement le Front Polisario, mouvement séparatiste créé en 1973. Ce dernier multipliant les attaques militaires malgré le cessez-le-feu onusien, annonçait récemment se doter de drones… iraniens. La présence de troupes algériennes à la frontière ne peut être autre chose qu’un message fort envoyé au Maroc sur la volonté de continuer à lutter contre son intégrité territoriale. Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Russie, a, de son côté, pris la peine de souligner que ces exercices militaires conjoints « ne visent aucun pays tiers ».

Si les objectifs de la Russie et le positionnement « à contre-courant » de l’Algérie semblent clairs, il est légitime de poser la question de la portée de la diplomatie algérienne qui renforce les risques de déstabilisation du Maghreb et qui pose une question essentielle à l’Occident dans le jeu des alliances.


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Spécialiste en intelligence économique et expert du monde arabe. Secrétaire général de l'Observatoire d'études géopolitiques.

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