Le billet du vaurien


– Dites-moi la vérité sur l’amour, ai-je un jour demandé à Cioran.

Il m’a répondu en riant qu’il y avait réfléchi avec une intransigeance au moins aussi grande que celle de l’Ecclésiaste. Et je suis arrivé à la conclusion éphémère, a-t-il ajouté, que l’amour est notre suprême effort pour ne pas franchir le seuil de l’inanité… une façon un peu lâche de repousser notre chute dans l’absence finale à laquelle nous sommes tous voués.

Dans le fond, j’étais d’accord avec lui : la femme n’a d’autre utilité que de reculer le moment où nous glisserons vers l’abîme. Son charme nous retient, surtout si nous ne la possédons pas encore. Ce qu’elle promet n’est jamais à la hauteur de ce qu’elle offre, mais l’expérience nous enseigne à nous en contenter. Pour Adam, comme pour nous tous, Ève est le plus long chemin vers la mort. « Encore que parfois, elle nous y précipite », ai-je ajouté. Cioran me regarda moqueur et conclut : « Je doute que ce soit votre cas. Avec votre atavisme viennois, je vous rangerai plutôt dans la catégorie des serial lovers, voilà qui vous promet une longue vie… mais est-ce bien souhaitable ? »

De notre conversation, je retins encore ce mot : « Pour celui qui ne sait plus se réjouir naïvement d’une banalité – et qu’y a-t-il de plus banal que la quête de l’âme sœur – la vie perd toute saveur. » Il avait pressenti que seules les banalités m’attiraient. Devenir profond, à force d’être superficiel : je ne m’étais jamais fixé d’autre objectif.

« Le devoir d’un homme seul est d’être encore plus seul », écrivait Cioran à vingt-cinq ans. C’est le genre de pensée qu’on est fier d’exprimer à cet âge. Mais à moins de finir avec une camisole de force ou dans un couvent, toutes les formes de mondanités, y compris et surtout les pires, nous permettent d’échapper à nous-mêmes. Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie. Et nul n’était plus entouré que Cioran.

En revanche, il a émis une hypothèse que même un incroyant pourrait reprendre à son compte, à savoir que la création du monde n’a d’autre explication que la peur de la solitude de Dieu. Nous ne sommes que des pauvres clowns de l’Absolu qui lui offrons nos drames pour le distraire et le sortir de son ennui. Nous faisons de même avec nos semblables, sans jamais y parvenir d’ailleurs. À défaut de tuer le temps, c’est lui qui nous assassine. Et la même comédie recommence sous le regard tantôt narquois, tantôt désolé de l’Être Suprême. Il arrive d’ailleurs plus souvent que nous ne l’imaginons, de nous prendre pour Lui. Nos amours ratées sont autant de formes d’humiliations qui nous remettent sur le droit chemin : celui de notre inexorable dégradation.

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Roland Jaccard
Psychologue, écrivain, journaliste, critique littéraire, essayiste et éditeur suisseEssayiste, il se fait connaître en 1975 par L'exil intérieur, essai qui a marqué des générations de lecteurs. Romancier, il écrit Sugar Babies, Flirt en hiver, Une fille pour l'été. On lui doit également une trilogie autobiographique L'âme est un vaste pays, Des femmes disparaissent, ...
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