On est évidemment là en présence de l’un de ces mots-pièges qui sont aussi les mots-clés du monde contemporain. On a longtemps cherché à déterminer des différences hiérarchiques entre des races au sein de l’espèce humaine, soit par la couleur de peau, soit par les origines géographiques, etc. On a aussi parlé de « race juive » et de « race germanique »… on connaît les dangers de l’établissement d’une échelle de valeurs entre les groupes humains. Ainsi peut-on lire ceci dans le petit fascicule pédagogique Encyclopédie par l’image des races humaines publié par la Librairie Hachette en 1924, sous la photo d’une jolie garçonne souriante des années folles : « Charmant type de cette race blanche au nez droit, aux lèvres fines, qui l’emporte aujourd’hui sur toutes les autres par le nombre comme par la valeur intellectuelle de ses représentants. » Mais l’on y apprend également que « l’odeur de la peau serait aussi caractéristique de certains groupes ethniques (Nègres, Chinois, Australiens) »…

En 1950 l’Unesco publie finalement l’opuscule The race question qui eut pour ambition de clore le débat « racial » : rédigé par une pléiade d’éminents scientifiques, le texte récuse catégoriquement la notion de « race humaine ». Claude Lévi-Strauss y écrit notamment : « Le péché originel de l’anthropologie consiste dans la confusion entre la notion purement biologique de race (que la génétique moderne conteste) et les productions sociologiques et psychologiques des cultures humaines. » La notion ancienne de « race » venait donc de s’échouer avec fracas dans la grande remise en question de l’après-guerre… les hommes n’appartiendraient donc plus à des races (différentes, antagonistes, dominées, dominantes, supérieures, inférieures, etc.), mais à des groupes fédérés autour de cultures et de valeurs.

Cette vision raciale archaïque (insistant tristement sur l’odeur des « nègres » et sur la « supériorité » intellectuelle des blancs) a en tout cas été déclarée hors-la-loi et c’est tant mieux. Pour autant, cela ne fait pas disparaître les différences ethniques. En ce sens, l’usage que fait Zemmour du mot-piège « race » ne renvoie aucunement à une définition raciste, mais plutôt à une acception « faible » de ce terme, renvoyant simplement aux dissimilitudes visibles entre les individus. Lorsqu’il parle de « races » noires et blanches, Zemmour n’a pas pour ambition « nauséabonde » de hiérarchiser les types humains selon la couleur de leur peau, mais de parler des « communautés » qui revendiquent de plus en plus de reconnaissance et de « visibilité ». Evidemment, Zemmour provoque, pousse le curseur trop loin, cabotine. Il fait son show. Mais sa provocation montre que l’antiracisme (cette religion du siècle comme l’ont dit certains…) a presque réussi à nous faire basculer dans un meilleur des mondes, où les différences entre couleurs de peau, ou communautés, ne seront même plus dicibles… Un monde dans lequel, bien que black ou pâlichon, nous serons tous intérieurement métissés.

Un détail a échappé aux lyncheurs de Zemmour (qui avait déjà été pendu trois fois et immolé six fois, suite à la publication du Premier sexe. Dans la perspective de l’apologie du métissage qui est la leur, la différence entre les types humains est une donnée centrale. Car on ne métisse pas du semblable, mais du dissemblable. Bref, Zemmour pense que nous pouvons être égaux et différents. C’est ce qui confère tout leur charme aux histoires d’amour et aux voyages.

Cette condamnation hystérique du provocateur Zemmour par d’ardents antiracistes défenseurs des « quotas » pose une ultime question. Comment mènera-t-on la lutte contre les discriminations sans accorder une reconnaissance de la nation aux différents groupes ethniques et à leurs cultures, lobbyings, combats associatifs et politiques respectifs ? Faudra-t-il créer des catégories permettant de distinguer Harry Roselmack de Laurence Ferrari ? Les statistiques ethniques finiront-elles par s’imposer tandis que nous serons sommés de prier chaque matin la Déesse Diversité ? Dans une France qui réclame à cor et à cri des présentateurs de télé black, des préfets de police black, des députés basanés, des PDG métis, et des DRH visibles on peut peut-être ranger le mot « race » au magasin des accessoires mais il faudra bientôt lui trouver un synonyme convenable et souriant.

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf). 
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