La cocaïne, business moderne sur toute la ligne

La cocaïne, business moderne sur toute la ligne

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Dans Sweetness and Power (Penguin, 1986), Sidney W. Mintz mettait au jour un fondement rarement étudié de la civilisation occidentale moderne : l’invasion du sucre depuis deux siècles et demi. Pour lui, la culture du sucre fut, dans les plantations antillaises et américaines, l’une des premières tentatives de mettre en place des structures de production capitalistique performantes ; mais aussi et en même temps l’occasion d’une modification en profondeur des habitudes alimentaires occidentales (fors la France, note-t-il). L’extraordinaire apport calorique du fruit de la canne, joint à son coût relativement modeste, le fit rapidement passer du statut de nectar aristocratique à celui d’aliment de base pour les masses. Lesquelles travaillaient mieux et plus longtemps en retour.

Le sucre fut le carburant de la première révolution industrielle : une autre poudre, blanche elle aussi, meut aujourd’hui le turbocapitalisme.

Pour en comprendre le fonctionnement, il faut marcher dans les pas de Roberto Saviano, journaliste napolitain connu pour son Gomorra, enquête précise au cœur des nouvelles mafias italiennes, qui lui vaut de vivre encore aujourd’hui, sept ans après, sous une protection policière permanente. S’aventurer avec lui dans le sillage de la cocaïne, c’est faire trois fois le tour du monde, des pires jungles colombiennes aux tours high-tech de la City londonienne en passant par l’enfer terrestre créé avec application par les cartels mexicains.[access capability=”lire_inedits”]

L’histoire moderne de la cocaïne commence en 1989 dans un hôtel d’Acapulco : Felix Gallardo, El Padrino, un ancien flic mexicain devenu le parrain de la drogue, a pris l’ascendant sur les Colombiens. C’est lui, le distributeur, celui qui fait passer par les 3 000 kilomètres de frontière du pays avec les États-Unis les tonnes de poudre, qui est maintenant le maître. Ce jour-là, il convoque les différents chefs de clan du Mexique et fait son Yalta à lui : il répartit le territoire. Il structure en fait les cartels que nous connaissons encore aujourd’hui, ceux de Ciudad Juarez, de Tijuana, du Golfe…

En Colombie, l’étoile de Pablo Escobar, le seigneur de Medellin, a pâli, et les guerres intestines avec les cartels des autres villes comme Cali, avec les FARC ou encore avec les paramilitaires, qui tous touchent à l’argent de la drogue, ont achevé d’affaiblir les producteurs. Rien n’a changé en apparence, la coca est toujours cultivée en Colombie. Mais de nouveaux parrains sont apparus, ces Mexicains donc, auprès de qui Al Capone ou Escobar font figure d’enfants de chœur. Les États du nord du Mexique sont devenus des narco-États : pas un politique, pas un flic, qui ne touche au trafic. Seules de violentes descentes de la DEA, l’administration américaine chargée de la drogue, désorganisent parfois une industrie florissante. Une industrie qui vaut 50 000 morts par an, seulement pour le Mexique. Et il ne s’agit pas simplement de narcos, mais aussi de femmes, d’enfants, d’innocents de toute sorte que l’on exécute pour terroriser la population. Palme toutes catégories de l’horreur : les Kaibiles, ces anciennes forces spéciales guatémaltèques, constituées pour lutter contre le communisme puis contre la drogue, et qui sont précisément passées au service des cartels mexicains. En huit semaines, on les forme à ne plus jamais rien ressentir : semaines passées dans la jungle à manger des animaux vivants, humiliations, épreuves en tout genre. À ce régime-là, raconte Saviano, vous faites de saint François d’Assise un monstre. Cette armée de zombies terrorise, viole, brûle, assassine, jette des nourrissons contre les murs si on le lui demande.

Pourquoi ? Parce que la cocaïne, c’est le capitalisme à l’état extra pur : la seule industrie du monde où vous gagnez mille fois votre mise à coup sûr. Tout bénef, surtout quand, comme toutes ces mafias, vous interdisez à vos membres et même aux populations que vous contrôlez de consommer le moindre gramme du poison que vous vendez. Dans les campagnes mexicaines, les banderoles abondent qui annoncent : « Les Zetas – une autre armée de l’apocalypse – luttent contre la drogue et protègent vos enfants. » De l’autre côté de la frontière, chez les gringos, l’économie elle aussi fonctionne à la coke : cadres sup défoncés qui s’en remettent un coup dans le nez pour pouvoir performer, et paradis fiscaux qui blanchissent au vu et su de tout le monde. Saviano va même jusqu’à affirmer que la City londonienne s’est sauvée de la faillite complète en 2008 en intégrant 300 milliards de dollars nés du trafic de drogue dans ses banques par des mécanismes complexes de sociétés-écrans.

Les Mexicains et leurs petits camarades de jeu colombiens ont plus d’un tour dans leur sac : cargos, mules, avions posés dans le désert africain, sous-marins de poche, ils inondent le monde de leur dope par tous les moyens, même légaux.

Vue d’ici, l’histoire racontée par Saviano a au moins le mérite de nous apprendre que la barbarie s’est éloignée de l’autre côté de l’Atlantique : apparemment, les petits caïds de la ‘Ndrangheta, la mafia calabraise, tremblent de peur devant les Mexicains et les Colombiens. On ne joue plus dans la même cour en matière de cruauté. C’est loin, la French Connection. Cosa nostra, elle, semble totalement à l’ouest. Seuls les Russes tirent leur épingle du jeu, notamment Semen Mogilevic, considéré comme le parrain le plus puissant de toute l’histoire, devant Capone, Lucky Luciano et Escobar, et doué à la fois d’une complexion obèse et d’un QI noosphérique.

La neige semble tomber doucement sur toute la surface du globe, et il y a un risque, Saviano l’avoue, à trop l’étudier, de sombrer dans la paranoïa. Pourtant, son étude extrêmement précise et documentée, nourrie de personnages qui frôlent le romanesque, ordures intégrales ou bétail humain de la nouvelle économie de l’exploitation, dessine une seconde carte du monde, trop juste pour qu’on la néglige.[/access]

Extra pure. Voyage dans l’économie de la cocaïne, de Roberto Saviano, Gallimard.

 

*Photo : pixabay.

Décembre 2014 #19

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste et essayiste.

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