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Israël musèle la presse à Gaza? Retour sur une fake news

Révélations

Israël musèle la presse à Gaza? Retour sur une fake news
Gaza, 15 mai. Les Israëliens détruisent un immeuble dans lequel des bureaux de médias étaient présents © Mahmud Hams/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22567474_000014

L’ancien porte-parole du président Obama lui-même confirme en réalité la présence du Hamas dans le fameux bâtiment qui abritait les locaux d’Al-Jazeera et de l’AP.


Le bâtiment s’est écroulé comme un château de cartes. Samedi dernier, Tsahal a bombardé les dizaines d’étages gazaouis qui servaient de locaux à l’agence de presse américaine Associated Press (AP) ainsi qu’à la chaîne de télévision du Qatar Al-Jazeera. « C’est un développement incroyablement inquiétant. Nous avons évité de justesse de terribles pertes humaines. Le monde sera moins bien informé sur ce qui se passe à Gaza à cause de ce qui est arrivé aujourd’hui », a déclaré dans un communiqué le patron de l’agence Gary Pruitt. De son côté, le directeur général par intérim du groupe qatari Al-Jazeera qualifie la destruction de la tour de « violation flagrante des droits humains » et estime qu’elle doit être considérée « internationalement comme un crime de guerre » visant à « faire taire les médias ». Dans un communiqué, les services de sécurité israéliens ont justifié la frappe sur ce bâtiment par le fait qu’il abriterait « des entités appartenant au renseignement militaire de l’organisation terroriste Hamas » qui installerait « délibérément des cibles militaires dans des zones ultra-peuplées » pour utiliser les civils comme « boucliers humains »…

Les employés invités à évacuer l’immeuble avant la frappe

« L’armée a prévenu le propriétaire de la tour dans laquelle AP a ses locaux qu’elle serait ciblée » par une frappe, avait écrit sur Twitter un journaliste de l’agence AP peu de temps avant. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou confirmera par téléphone au président américain Joe Biden l’évacuation des journalistes et habitants de l’immeuble, « où se trouvaient des cibles terroristes ». À l’occasion de cet échange, Netanyahou assurera à son homologue qu’Israël « faisait tout pour éviter de s’en prendre à des personnes non impliquées » dans le conflit. « Nous avons dit directement aux Israéliens que garantir la sécurité des journalistes et des médias indépendants était une responsabilité d’une importance capitale », tweetera dans la foulée Jen Psaki, porte parole de l’exécutif américain.

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Pas convaincu, « choqué et horrifié que l’armée israélienne cible et détruise le bâtiment » où se situent leurs bureaux, le patron de l’agence de l’AP demande une enquête indépendante sur les raisons de cette opération de l’armée israélienne afin «  que les faits soient connus ». Dans un second communiqué, Gary Pruitt ajoute que « si nous [l’AP, ndlr] avions vu des informations crédibles selon lesquelles nos journalistes étaient en danger ou si notre capacité à rapporter les informations avec précision et équité avait été compromise, nous aurions pris des mesures pour remédier à la situation. Nous ne mettrions jamais sciemment nos journalistes en danger », insiste-t-il.

Le précédent de 2014

Ce n’est pourtant pas ce que déclarait en 2014 un ancien journaliste de l’AP. Sur la base de ses expériences entre 2006 et 2011 en tant que correspondant et rédacteur en chef du bureau de Jérusalem de l’Associated Press (AP), Matti Friedman a livré des révélations fracassantes. « La presse occidentale est devenue moins un observateur de ce conflit qu’un acteur de celui-ci, un rôle qui a des conséquences sur les millions de personnes qui tentent de comprendre l’actualité, y compris les décideurs qui dépendent des récits journalistiques pour comprendre une région où ils cherchent constamment à intervenir de manière productive ». Lors de son séjour à Gaza, Friedman a été le témoin de plusieurs scènes confirmant les pressions qu’exercerait le Hamas sur la presse internationale présente sur leur territoire. Après la guerre de 2014, il écrira dans The Atlantic que « le personnel de l’AP dans la ville de Gaza assistera à un lancement de roquettes juste à côté de leur bureau, mettant en danger des journalistes et d’autres civils à proximité – et l’AP ne le rapportera pas pour ne pas confirmer les affirmations israéliennes selon lesquelles le Hamas lançait des roquettes depuis des zones résidentielles. (Cela s’est produit.) Les combattants du Hamas faisaient irruption dans le bureau de l’AP à Gaza et menaçaient le personnel – et l’AP ne voulait pas le signaler. (Cela s’est également produit.) »

Paul Colford, qui était alors porte-parole de l’AP, a également confirmé que des militants armés sont entrés dans le bureau de l’AP à Gaza au début de la guerre de 2014. Ils se plaindront d’une photo montrant l’emplacement d’un lancement de roquettes. « L’AP ne rapporte pas beaucoup d’interactions avec des milices, des armées, des voyous ou des gouvernements», a-t-il écrit dans un communiqué de l’AP. «Ces incidents font partie du défi de diffuser les informations», ajoutera-t-il à l’époque.

Le tweet de Tommy Vietor

Dernière source à valider la thèse d’Israël sur la présence du Hamas dans les bureaux de l’AP ? Une que l’on ne peut pas vraiment accuser de collusion avec Israël et qui condamne la destruction du bâtiment par Tsahal. « Je suis sûr que des bureaux du Hamas se trouvaient dans ce bâtiment et qu’ils se servent délibérément des civils pour organiser leurs opérations militaires. Mais ce n’est pas quelque chose de nouveau. Et si Tsahal veut prétendre que l’effort militaire est ciblé, précis, etc… alors ils n’auraient pas dû frapper ce bâtiment » tweete Tommy Vietor ce 15 mai. Il est l’ancien porte-parole du président Barack Obama et du conseil de sécurité nationale des États-Unis entre 2011 et 2013.

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Lorsqu’une internaute lui demandera les sources qui lui permettent de prétendre que des membres du Hamas étaient bien présents, Tommy Vietor répondra qu’il a lui-même « échangé avec des gens qui travaillaient dans ce bâtiment ». Cela valide les déclarations (confirmées plus tard dans la journée par Netanyahou) d’une source diplomatique israélienne de haut niveau, qui a confié ce 17 mai au Jerusalem Post que Netanyahou a présenté aux Américains « une preuve irréfutable établissant que le Hamas travaillait dans le bâtiment » et qu’il croit « comprendre qu’ils ont trouvé l’explication satisfaisante ».

Assez « satisfaisante » pour que l’exécutif américain ne condamne pas la frappe de Tsahal, ne dénonce pas une violation de la liberté de presse et n’exige pas l’arrêt immédiat des opérations militaires israéliennes dans la bande de Gaza ? Pour l’instant oui.


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