Malgré les difficultés judiciaires de Netanyahou, les actuelles manifestations de rue en Israël sont vouées à l’échec. Dans un système politique démocratique à la représentation intégrale, s’inspirer des révolutions arabes n’a pas grand sens…


Les Israéliens n’ont pas la culture des manifestations contre un gouvernement légitime en place. Les questions sécuritaires d’un pays continuellement en guerre créent une réserve qui domine les relations politiques. Or la crise économique et sanitaire du coronavirus, suivie d’un dé confinement, a entrainé une vague de mouvements sociaux. Les opposants au pouvoir ont réussi à se mobiliser dans la rue en brandissant des pancartes pour réclamer le départ de Netanyahou. Les manifestations n’étaient pas organisées par des partis politiques et aucun leader ne s’est approprié la paternité de la grogne générale. Les dernières manifestations, bon enfant, datent de 2011 en pleine période des printemps arabes et se sont exprimées sous la forme d’une «révolution des tentes».

Un comité Théodule ?

Comme pour de nombreuses révolutions, la révolte des tentes a commencé par une seule personne, Daphni Leef, incapable de se loger dans la capitale en raison des prix élevés, qui a dressé le 14 juillet 2011 une tente sur le terre-plein du boulevard Rothschild à Tel-Aviv afin d’attirer l’attention sur son cas. Cette mauvaise humeur fut la cause d’un départ imprévisible. Le 23 juillet, une énorme manifestation avait réuni plusieurs centaines de milliers d’Israéliens qui réclamaient plus de justice sociale, une baisse du coût des logements et une action gouvernementale en faveur des classes moyennes de plus en plus asphyxiées.

Comme toujours dans ce cas pour calmer les protestataires, le Premier ministre Benyamin Netanyahou avait annoncé, le 8 août, la création d’une commission dirigée par le Pr Manuel Trajtenberg, vouée à élaborer des propositions concrètes. Il est classique, dans les habitudes gouvernementales du monde entier, de créer une commission pour enterrer un problème. Sentant que cette commission avait pour but d’étouffer la contestation, le mouvement social s’était amplifié jusqu’à son apogée le samedi 3 septembre avec la «marche des millions», qui avait réuni 460 000 personnes, massées dans les rues de Haïfa, Tel-Aviv et Jérusalem. Le mouvement de protestation prit fin le 28 novembre 2011 après quatre mois d’occupation des tentes. Cette révolution eut peu de résultats mais beaucoup de leçons en découlèrent. La seule mesure concrète fut l’instauration de la gratuité de l’école maternelle ce qui semble peu devant la liste impressionnante des revendications non satisfaites.

La rue ne gouverne pas

Depuis 2011, les manifestations de cette ampleur n’ont pas été organisées car les électeurs, appelés à voter tous les deux ans avec des résultats pratiquement identiques en raison du système électoral à la proportionnelle intégrale, se sont résignés puisque rien ne bougeait. Les Israéliens ne sont pas les Tunisiens, les Égyptiens ni même les Algériens qui ont provoqué le départ de leurs dirigeants en descendant dans les rues. Ils n’arriveront jamais à donner du fil à retordre à Netanyahou car nous sommes loin des violations majeures des libertés de la presse et des cas d’arrestations massives de manifestants. La violence ne fait pas partie des armes de contestation utilisées par les manifestants juifs.

Il était donc facile pour Netanyahou de tempérer et d’attendre des jours meilleurs jusqu’à essoufflement de la grogne. Il n’est pas dirigeant à se plier aux diktats venus de la rue. Le seul résultat de ces nouvelles manifestations presque quotidiennes aura été d’avoir réveillé une population passive, légitimiste et résignée. Réclamer le départ du premier ministre reste du ressort de nouvelles élections qui ne résoudront d’ailleurs rien. En effet, il existe une convergence d’intérêts qui pousse au conservatisme.

Les religieux orthodoxes, qui ont une «clientèle» fixe, se satisfont de toutes les décisions politiques sous réserve d’obtenir le financement pour leurs écoles talmudiques qui produisent à longueur de mois des assistés, pour ne pas dire des parasites, vivant aux crochets de leur rabbins. A la Knesset, ils pèsent régulièrement 16 députés sur 120 de quoi toujours obtenir des strapontins pour servir d’appoints dans tous les gouvernements. La politique étant étrangère à leur conception de la vie, aucun d’entre eux n’a participé aux manifestations contre Netanyahou.

La droite absente

La droite extrême s’agite avec ses deux trublions Ayelet Shaked et Naftali Bennett qui ne rêvent que de nouvelles élections pour prendre leur revanche et pour envoyer à la retraite le Premier ministre. Mais ils sont trop fragiles et l’inconvénient majeur est la direction bicéphale de leur parti Yamina, un obstacle tant les deux chefs se combattent et se concurrencent. Opposés à Netanyahou, ils n’ont pas été jusqu’à joindre leurs critiques à ceux des manifestants de «l’autre bord». Enfin, même si certains militants du Likoud souffrent de la politique économique du gouvernement, ils restent fermement attachés à leur Lider Maximo.

Certes, les manifestants viennent de la gauche, de l’extrême gauche ou du centre.  La droite sous toutes ses formes est absente. Certains, et ils sont nombreux, ne sont pas encartés, mais il est osé de les considérer comme des anarchistes en rébellion contre la démocratie. A quelques exceptions près, ils sont pacifiques, chantent et dansent dans les rues en gardant un espoir qui ne viendra pas. Ils se sentent en effet orphelins d’un dirigeant crédible et charismatique qui n’a pas émergé.

Une contestation sans chef

Paradoxalement, personne ne se détache pour symboliser la contestation. Yair Lapid, le chef de l’opposition, se fait rare dans les rues tandis que les militants de Bleu-Blanc laissent à leur chef, Benny Gantz, le rôle d’opposant officiel. Ils sont convaincus qu’il sera plus efficace à l’intérieur du gouvernement pour infléchir ou bloquer les projets. Mais sa passivité lui fait perdre une partie de sa crédibilité alors qu’il a le pouvoir actuel de taper sur la table au moment où Bibi a un genou à terre. Son groupe et l’opposition disposent de 62 sièges à la Knesset pour faire voter tout acte de défiance contre Netanyahou. Mais ils doivent mêler leurs voix à celles des partis arabes, ce qui reste inacceptable pour la majorité des citoyens juifs du pays.

Les idolâtres sont nombreux au sein du Likoud et malgré les accusations portées contre leur leader, ils n’envisagent nullement de l’abandonner en pleine crise ce qui permet à Netanyahou de disposer en permanence d’un socle de 25% d’électeurs à sa dévotion. Il est déjà rodé face à des manifestations bon-enfant qui ne le détourneront pas de la voie qu’il s’est choisie. Il sait que les Israéliens sont non-violents sur le plan politique et qu’ils ne dépasseront pas la limite acceptable.

Si un groupe minoritaire en noir pratique la violence, vite réprimée, la majorité rejette car ces agitateurs qui rejoignent la stratégie du pourrissement de la situation et font ainsi les affaires du gouvernement. Il n’y a pas d’autre salut que l’action pacifique. La situation est trop critique économiquement pour relayer cette contestation par des grèves à l’instar des gilets jaunes. Pourtant, près d’un million de chômeurs mal rétribués ont payé pour la crise du Coronavirus. Quand leurs comptes bancaires sont en rouge, ils n’ont pas le courage d’aggraver leur situation personnelle.

Un espoir nommé Trump

Alors les politiques n’ont plus qu’un espoir, non pas celui d’élections législatives stériles, mais celui de la défaite de Trump, le grand soutien de Netanyahou à l’extérieur. Lâché par les Américains, le premier ministre aurait donc à affronter les Européens qui ne le rateront pas car l’image de marque d’Israël s’est dégradée à travers le monde, renforçant un peu plus l’isolement diplomatique de l’État hébreu. Ses relations privilégiées avec l’allié américain risquent de connaitre de réels soubresauts avec un nouveau président démocrate. Quelques opposants à l’intérieur du Likoud, qui ne brillent pas par leur courage politique, attendent donc leur heure depuis des années, patiemment, sans trouver parmi eux le Brutus qui tuera le père.

De l’avis des experts politiques, ces manifestations sont stériles car rien n’en sortira et Netanyahou ne partira pas. Seuls des premiers ministres, convaincus de leur échec et dignes devant leurs électeurs, peuvent laisser librement leur place. Golda Meir a démissionné à la suite de la catastrophe de la guerre de Kippour et de ses 3.020 morts israéliens. Les quelques protestations de colère contre le gouvernement israélien ne l’ont pas poussée à laisser sa place mais l’étendue du désastre qu’elle n’a pas pu contrôler ni éviter. Menahem Begin a lui aussi démissionné après avoir compris qu’il avait été berné par ses généraux qui l’ont poussé à la guerre du Liban avec des résultats très contrastés. Ehud Barak a démissionné à la suite de l’échec de Camp David et de la pression de l’opinion publique contre sa politique négative. Enfin Ehud Olmert a dignement démissionné quand il a compris qu’il devait affronter les tribunaux de son pays. Dans tous ces cas, la rue a joué un rôle négligeable.

Aux urnes de trancher

Mais Netanyahou ne s’estime pas en position d’échec pour démissionner, malgré trois tentatives électorales infructueuses pour obtenir une majorité absolue. Il pense qu’il n’a personne de solide en face de lui pour le remplacer. Israël n’est pas un pays arabe ou un pays de l’Est qui peut éjecter son dirigeant par la force. Seules les urnes peuvent trancher. Aucun exemple étranger ne peut s’appliquer à un pays en guerre en permanence dont les citoyens doivent être en permanence solidaires sous le feu ennemi. Alors le Premier ministre, qui s’estime innocent, reste en place malgré la colère de la rue. Les manifestations de rues ne peuvent absolument pas contraindre Netanyahou à quitter le pouvoir. En revanche, elles peuvent influencer les électeurs hésitants, les non-inconditionnels du Likoud, informés de la réalité des résultats du Premier ministre. Reste à se poser la question si cela sera suffisant pour inverser la courbe des votes.

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