Comment éliminer un adversaire politique? En supprimant sa mairie, pardi! Cette solution sommaire a été appliquée à Paris à travers la fusion des quatre premiers arrondissements. A l’issue de cette réforme, le maire du 1er Jean-François Legaret, issu des rangs de la droite, a perdu son fief sans la moindre élection. C’est en homme libre qu’il répond aux questions de Causeur sur ce tour de passe-passe, le bilan d’Anne Hidalgo, le logement social et les transports. Entretien.


Daoud Boughezala. Pour quelques jours encore, vous êtes maire du 1er arrondissement de Paris, fonction qui ne sera pas renouvelée puisque les quatre premiers arrondissements de la capitale ont fusionné. Le but de l’opération était-il vraiment de vous déboulonner ?

Jean-François Legaret. Oui. Anne Hidalgo comptait briguer cette nouvelle mairie qui inclut le quartier de l’Hôtel de ville. Elle avait remarqué que sur les quatre premiers arrondissements de Paris, le 1er arrondissement était le seul arrondissement d’opposition et le plus petit en nombre d’habitants comme d’électeurs. En revanche, le 3ème très ancré à gauche avec un maire d’arrondissement, Pierre Aidenbaum, qui ne se représentait pas, est le plus gros de l’ensemble. Elle s’est donc battue pour obtenir la fusion.

La fusion des quatre premiers arrondissements est un arrangement entre François Hollande et Anne Hidalgo.

Comment cette décision a-t-elle été prise ?

C’est un arrangement entre deux personnes : François Hollande et Anne Hidalgo. Quand il était Premier ministre, Manuel Valls pensait que c’était une mauvaise idée et avait retiré la fusion du projet de loi sur Paris. Mais Anne Hidalgo a relancé François Hollande qui a donné instruction à son éphémère dernier Premier ministre Bernard Cazeneuve de faire passer cette réforme en catimini, en application de la procédure d’urgence. Il y avait manifestement urgence en février 2017 pour changer une loi (la dernière du quinquennat !) qui ne s’appliquerait qu’aux municipales de 2020.

Tout cela s’est fait sans jamais avoir consulté les conseils d’arrondissements, ni le Conseil de Paris. C’est la raison pour laquelle j’ai posé une Question prioritaire de constitutionnalité qui sera examinée par les Sages après les élections. C’est un énorme déni de démocratie !

Jean-François Legaret

Le plus incroyable, c’est qu’une fois cette fusion obtenue, Hidalgo s’en est vantée, mais s’est fait littéralement jeter par la population qui aimait bien ses maires d’arrondissement. Au point qu’elle a est finalement allée se présenter dans le 11e. Tout ça pour ça….

Arithmétiquement, la seule alternative envisageable à la réélection annoncée d’Anne Hidalgo aurait été une alliance LR-LREM. Qu’en pensez-vous ?

Je partage entièrement cette opinion. Le mode de scrutin municipal, depuis Mitterrand, est un scrutin à la proportionnelle avec prime majoritaire. Cela a été fait pour qu’il y ait toujours une majorité stable dans les conseils municipaux. Soit on est élu au premier tour et on a la majorité absolue ; soit au second tour, la liste qui arrive en tête empoche la moitié +1 des sièges. Alors si vous avez par exemple cinq ou six listes, la liste qui arrivera en tête, même si elle n’a que 20%, obtient la majorité des sièges. A Paris, cette prime majoritaire se calcule dans chaque secteur. Jusqu’à présent, on ne s’est jamais posé ce genre de question car on a toujours eu des deuxièmes tours très polarisés droite/gauche.

Or, cette année, c’est la première fois que l’on a des triangulaires dans quasiment tous les arrondissements, avec une liste de gauche, une liste de droite, une liste En Marche, plus éventuellement une autre liste de moindre importance.

Il est très difficile de savoir de quel côté va retomber la tartine. C’est pourquoi les sondages où l’on demande aux Parisiens s’ils votent Buzyn, Hidalgo, ou Dati ne veulent rien dire. Ce n’est pas comme ça qu’on vote.

 Si l’abstention est forte, cela profitera à Hidalgo

Quel résultat prévoyez-vous ?

Cela dépendra beaucoup de la mobilisation. Si l’abstention est forte, cela profitera à Hidalgo, dont la base électorale est importante puisqu’elle s’est déjà déplacée au premier tour. Mais en cas de réveil de la participation, risque de s’exprimer un phénomène d’allergie qui est assez fort à l’encontre d’Hidalgo chez nombre de Parisiens dans beaucoup d’arrondissements. La question de la prime majoritaire rendrait la question assez complexe.

Ce scénario bénéficierait à Rachida Dati qui semble la mieux placée…

Oui parce que Buzyn a été mise hors-jeu. Elle a été imposée directement par Emmanuel Macron, a laissé tomber le ministère de la Santé en plein Covid puis a a dit des choses regrettables. Tout cela ne lui est pas favorable…

Penchons-nous sur le fond des dossiers de la politique parisienne. Sociologiquement, Paris semble de plus en plus rassembler les plus aidés (habitants des HLM) et les plus aisés. Cette terra-novisation profite-t-elle mécaniquement au PS ?

Oui, c’est un peu vrai. Depuis 2001, les logements sociaux ont été volontairement accordés à des catégories sociales plus défavorisées que ceux qui y étaient logés jusqu’alors. Tout cela a évidemment été fait avec des visées électorales. Mais cela ne signifie pas que Bertrand Delanoë comme Anne Hidalgo ont investi dans le logement social. C’est bien pire que cela. La gauche a trouvé à Paris un parc de logements constitué d’une manière tout à fait arbitrée et volontairement organisée. Sous Chirac et Tibéri, quand on construisait les programmes de logements – et il y en a eu beaucoup à cette époque là et très peu depuis –, on mettait en place des logements sociaux pour moitié, et pour moitié des logements intermédiaires. Le loyer des logements intermédiaires correspondait à un médium entre le prix du marché et les loyers de HLM. Cela servait aux classes moyennes trop pauvres pour habiter des logements privés mais trop riches pour avoir droit au logement social.

L’équipe d’Hidalgo fait tout pour prolétariser le parc de logements existant…

Justement, l’équipe d’Anne Hidalgo se pique de mixité sociale…

Pourtant, son équipe fait tout pour prolétariser le parc de logements existant. Plutôt que de lancer de nouveaux programmes de construction, Hidalgo a surtout reconventionné. Par le biais des sociétés dont la ville de Paris est propriétaire et qui ont la main sur ces parcs sociaux, elle a fait passer des logements intermédiaires dans des catégories de logements sociaux. Sans dépenser un centime et en bénéficiant de subventions de l’Etat pour le faire, fla ville a ainsi fabriqué un parc de logement sociaux par la destruction du parc de logements intermédiaires. Je connais d’ailleurs des habitants qui vivaient dans des logements intermédiaires depuis plusieurs générations et ont dû quitter Paris. On leur a donné deux ans pour quitter leur logement parce que celui-ci ne figurait plus dans la catégorie des logements sociaux.

Ils sont donc remplacés par des gens à faible revenu, qui viennent souvent de banlieue.

Exactement. Et ce ne sont pas des Parisiens.

Dans un ensemble de nouveaux logements comme la ZAC des Batignolles, se côtoient des logements de très haut standing et des logements sociaux à très bas prix.

C’est le contraire de la mixité. Vous avez deux catégories sociales qui s’opposent et qu’on oblige à vivre ensemble alors qu’on sait que cela ne se passe pas bien. Pour créer une vraie mixité, il faut toutes les catégories, y compris les catégories intermédiaires qui sont aujourd’hui sous-représentées à Paris. Les couples de fonctionnaires, d’artisans, n’ont plus la possibilité d’habiter Paris. Ils ont déménagé de l’autre côté du périphérique.

Les piétons se sentent bien plus en danger à cause des cyclistes que des voitures

Passons à un autre volet contesté du bilan d’Anne Hidalgo : les transports. Dans votre arrondissement, depuis le confinement, les cyclistes monopolisent certains tronçons de la rue de Rivoli au risque de blesser les piétons. Cela ne vous choque pas ?

Quand on a décidé l’élargissement de la rue de Rivoli aux vélos, il y avait déjà une piste cyclable. Pendant le confinement, en l’absence de voitures, la ville prétendait que cela serait temporaire. Je fais moi-même du vélo, il m’est arrivé pendant le confinement de remonter les Champs-Elysées à vélo, j’ai fait le tour de la place de l’Etoile, j’étais absolument seul. Comme par hasard, à trois semaines des élections municipales, Hidalgo s’engage à pérenniser cet aménagement. C’est abusif sur le plan démocratique, et même sur le plan réglementaire.

Surtout, cela pose plusieurs problèmes. D’abord, ces nouveaux cyclistes deviennent enragés. Moi-même sur mon vélo, j’ai été renversé par un cycliste qui ne s’est pas arrêté, et ne savait absolument pas conduire… Les piétons se sentent bien plus en danger à cause de ces cyclistes que des voitures, d’autant qu’elles roulaient à faible vitesse rue de Rivoli en raison des bouchons. Le nombre d’accidents a beaucoup augmenté pour les vélos. Les professionnels (chauffeurs de bus, livreurs) sont effarés car ils n’osent plus traverser un carrefour sans la crainte d’en renverser un.

L’hégémonie des vélos nuit-elle également à l’activité économique ?

Absolument. Dans le premier arrondissement de Paris, nous accumulons les plus gros chantiers de France et de Navarre, avec le chantier des Halles enfin terminé, le chantier du Louvre qui ne finira jamais, le Louvre des Antiquaires, le théâtre de la Ville, l’ex-Samaritaine, etc. Ce sont des chantiers gigantesques qui nécessitent des moyens logistiques très importants. La question des livraisons devra être résolue. Et imaginons que ces travaux soient terminés, cela entraînera un afflux de touristes. Des établissements prestigieux vont se créer. A part la Samaritaine, il y aura un hôtel du type du Cheval blanc avec toutes les livraisons que cela implique. Le fait de dire que tout se fera sur des vélos est tout à fait déconnecté de ce qui fait la vitalité et le rayonnement international de Paris. C’est une ville mythique qui a une image extraordinaire et cette espèce d’entre-soi est incompatible avec toute ambition parisienne par rapport ce que Paris représente dans le monde.

Rue de Rivoli, on a mis des espèces de plots en plastique jaune pour marquer la piste des vélos. C’est du vandalisme!

Pourquoi vous opposez-vous à la suppression des autoroutes urbaines que sont les voies sur berges pour les mettre au service des piétons ?

Les voies sur berge à 50 km/h, ce ne sont pas une autoroute mais une très jolie promenade en voiture. En revanche, rue de Rivoli, dans ce paysage urbain magnifique copié dans le monde entier pour ses arcades, on a mis des espèces de plots en plastique jaune pour marquer la piste des vélos sur toute la longueur de la rue, en face du jardin des Tuileries… Le paysage autoroutier, c’est ça ! On n’a pas le droit de défigurer un site de cette qualité qui a cette importance patrimoniale dans le monde entier. C’est du vandalisme, un acte d’inculture, de négation et de déni de l’importance et du prestige de Paris !

Au fond, au cours de cette campagne municipale, a-t-on entendu des projets alternatifs à celui de la maire sortante ?

Non. Je regrette que cette édition se soit réduite à un casting entre trois grâces. C’est un trio de femmes qui n’ont aucune différence programmatique fondamentale. Il y a eu des polémiques, des noms d’oiseaux échangés, des paroles malheureuses avec des droits de réponse… mais pendant ce temps, on n’a pas parlé de Paris.

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