Auteurs du Non du peuple (Editions du Cerf, 2019), les essayistes trentenaires Benjamin Demeslay et Gabriel Robin (rédacteur en chef Internet de L’Incorrect) battent en brèche les nouveaux poncifs de la droite conservatrice qu’ils accusent de fantasmer la réalité du peuple français. Entretien avec deux francs-tireurs.


Daoud Boughezala. Les succès des livres de Zemmour et Patrick Buisson, l’ascension médiatique de journalistes conservateurs ou libéraux annoncent-elles un renouveau intellectuel de la droite ?

Gabriel Robin et Benjamin Demeslay. Oui et non. S’il y a effectivement une progression réelle de la représentation de ces idées, notamment à travers le média télévisuel, mais aussi dans l’opinion générale, il est aussi possible que les « nouveaux intellectuels » de droite, du moins ceux que l’on nomme de la sorte, confondent un mouvement interne à la droite avec une évolution de la société, qui n’est pas beaucoup plus à droite ou plus conservatrice qu’avant. Du moins en France. Le succès de Nicolas Sarkozy en 2007 était d’abord le fait de Nicolas Sarkozy lui-même, qui avait su délivrer un poujadisme de haute tenue. Sa personnalité mise au service d’un discours simple et efficace, d’aucuns diraient de « bon sens », a pu réunir des catégories sociologiques opposées. Pour l’heure, les journalistes ou les intellectuels dits « de droite » ont avant tout dit que le réel avait eu lieu, ce qui est déjà beaucoup. Le succès d’un Eric Zemmour tient à ce qu’il exprime ce que pense monsieur tout le monde au comptoir d’un café ou à un dîner de famille, mais il ne me semble pas significatif d’une idéologie entièrement formalisée, tant mieux du reste. Éditorialiste de très grand talent, il n’a d’ailleurs pas la prétention d’être un idéologue. Pareillement, la droite s’attache un peu trop à expliquer le présent au travers du passé qu’à donner les clés de compréhension du futur.

Pour Patrick Buisson, la « France de la Manif pour tous » sera pour la « France de Johnny » ce que les bolcheviks furent aux damnés de la Terre.

Patrick Buisson, aujourd’hui, semble peut-être trop idéaliste, en témoigne son commentaire relatif à l’enterrement de Johnny Hallyday : « L’équation est simple : faire converger la France de la Manif pour tous, une droite conservatrice, et la France de Johnny, une France populaire. (…) La France de Johnny vote Front national. C’est une France populaire. Il n’y avait qu’à voir cette tranche de sociologie vivante qui nous arrivait dans nos assiettes, si j’ose dire ». La France de Johnny est-elle réductible à « la France populaire », à « la France qui vote Front national », ou, pour aller droit au but, à la France dite périphérique ? Dans l’imaginaire de la droite française des années 2000 et 2010, ce qu’on nomme par France périphérique s’apparente à ce qu’était pour la gauche post soixante-huit le « tiers-monde », cet autre ultime, victime ontologique d’un système. L’agneau sacrificiel d’élites déconnectées, l’exploité dont la figure réveille la fibre révolutionnaire et généreuse de quelques élus, de quelques intellectuels capables d’empathie. Pour Patrick Buisson, la « France de la Manif pour tous » sera pour la « France de Johnny » ce que les bolcheviks furent aux damnés de la Terre, une élite régénérée portant sur ses épaules un peuple méprisé. Ces deux France auraient pour point commun d’avoir préservé une « décence commune », une virginité originelle qui les rendraient plus pures, plus enracinées, plus vraies. Nous sommes là quasiment dans le domaine du mystique, de l’exhortation : « Et, au bout du compte, ces France seront Une à nouveau pour vaincre l’hydre moderniste », nous dit-on en substance. Si l’on s’en tient à la lettre du texte, la « France de Johnny » et la « France de la Manif pour tous », même réunies, ne représentent pourtant qu’une minorité du corps social français.

Ce constat étant posé, retenons néanmoins que les mythes sont constitutifs de l’histoire, et que ce réveil, s’il n’est pour l’heure que partiel, peut amener à mieux. La démarche intellectuelle de Patrick Buisson est donc bonne mais par trop insuffisante.

 

Le Français moyen assimile le « libéralisme » au fait de payer moins d’impôts, travailler plus pour gagner plus, ou entreprendre sans être trop entravé.

Soit. Que vous inspire la popularité des thèses antilibérales chez la jeune garde intellectuelle de droite issue de la Manif pour tous, voire chez des cadres LR ou FN qui citent Michéa et Guilluy ?

La popularité des thèses antilibérales ? Qu’entend-on par « thèses antilibérales » ? Sont-elles populaires dans quelques cercles parisiens ou partout en France ? Il y a, peut-être à droite, une forme de négation ou de dévalorisation du fait économique, donc de la triste réalité, et en parallèle, une survalorisation de la littérature. Les intellectuels de droite citent peu d’économistes ou d’entrepreneurs. Schumpeter ? Beveridge ? Hayek ? Pas non plus Marx, hors une lecture historique. Quant à Elon Musk, il fait semble-t-il étrangement figure d’anti-modèle. Pour le Français moyen, le « libéralisme » n’est pourtant pas uniquement perçu négativement. Lui assimile le « libéralisme » au fait de payer moins d’impôts, travailler plus pour gagner plus, ou entreprendre sans être trop entravé. C’est d’ailleurs une des raisons du succès de… Nicolas Sarkozy en 2007. La tendance à droite est d’assimiler le « libéralisme » à sa version mondialisée contemporaine, visant l’abolition des frontières et en l’avènement d’un monde irénique où le libre commerce pacifique aurait aboli la guerre. Mais, on le voit aux Etats-Unis, et quoique certains disent que Trump serait un anti-libéral, ce qui semble assez étonnant pour un homme qui faisait fabriquer les cravates de sa marque en Chine, on peut tout à fait mener une politique libérale à l’intérieur de ses frontières tout en souhaitant être mieux protégé dans la compétition internationale.

Le keynésianisme tout relatif de Trump semble annoncer une phase d’adaptation peut-être amenée à durer.

Du reste, la France souffre tant des désavantages du libéralisme mondialisé que de ceux de l’étatisme et d’une forme de socialisme hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quand l’Etat n’assure plus ses missions essentielles, les fins du politique que sont la sécurité et la prospérité, il devient difficile de payer la douloureuse avec enthousiasme. Je ne crois donc pas que les Français soient entièrement gagnés à « l’antilibéralisme », ni même la droite. En revanche, il y a un constat objectif et consensuel des dérives du modèle bâtard contemporain, de la confusion des genres et des cultures, du tout-économique, des inégalités, ou de la démographie du sud, qui vient principalement de droite. Le retour du protectionnisme, du capitalisme national et des grands travaux infrastructurels publics, le keynésianisme tout relatif de Donald Trump, ne semblent pas annoncer la fin du « modèle libéral » mais une phase d’adaptation peut-être amenée à durer. Si l’on regarde attentivement la politique menée par Macron, elle emprunte effectivement quelques-unes de ses orientations au libéralisme, surtout le plus mauvais d’ailleurs. Ainsi de la privatisation sous contrainte de la Commission européenne des grands barrages, ou du projet avorté d’augmenter les droits de succession (vieille antienne d’Adam Smith et marotte de Bill Gates) tout en excluant les valeurs mobilières de l’assiette taxable de l’ISF. À cette différence près que cette augmentation accentuerait le caractère confiscatoire du droit fiscal des successions dans le cadre du modèle français social-démocrate qui n’offre que peu de mobilité économique et sociale, contrairement aux Etats-Unis. Une proposition que semblait d’ailleurs soutenir Rokhaya Diallo, comme s’il fallait dépouiller les Français de leur héritage matériel après leur avoir ôté leur patrimoine immatériel. La France n’a que du mauvais étatisme et du mauvais libéralisme. On parle beaucoup de Michéa, assez idéaliste, mais très peu Charles Murray qui arrive à des conclusions inverses. Les classes populaires ne sont selon lui pas plus « décentes » que les élites. Derrière les discours, Murray analyse en sociologue leur abandon des vertus de l’Amérique traditionnelle, condition de leur réussite.

Si la société française se droitise, est-ce avant tout une conséquence de l’immigration massive, des attentats et de la relégation sociale des « petits blancs » qui se sentent abandonnés par la gauche ?

Cela va sans dire. Le sujet le plus transversal est la lutte contre l’immigration. Même les Français favorables à l’accueil des « migrants » ne le sont que très modérément, parfois par atavisme ou pour se donner bonne conscience. La sensation réelle du changement de peuple et du changement de culture en France explique à elle seule cette « droitisation ». Tout y est lié.

Les uns veulent remettre le maître d’école au centre du village, les autres le curé.

Y a-t-il un fossé grandissant entre un « pays légal » de droite de plus en plus idéologisé et un « pays réel » largement désidéologisé ?

La majorité de la jeunesse française est complètement « désidéologisée », pioche à droite et à gauche pour se forger une sensibilité politique, souvent baroque et peu articulée. Elle sent que de grands bouleversements sont en cours, tant humains qu’économiques et technologiques. La « droite » est, quant à elle, une grande nostalgique. Mais les militants et les intellectuels de la droite ne sont pas les seuls dans ce cas, loin s’en faut. De Natacha Polony à Philippe de Villiers en passant par Jean-Luc Mélenchon, de la gauche souverainiste se revendiquant de George Orwell, à la droite « hors les murs » renouant avec l’idéalisme du brillant écrivain que fut Maurice Barrès : une même démarche intellectuelle, manifestant une saine empathie pour la « France périphérique » et la culture nationale, plus que jamais nécessaire. Les uns veulent remettre le maître d’école au centre du village, les autres le curé. Au risque cependant de confondre une partie du corps social avec l’ensemble de la société française ; de confondre l’Idée de la France avec sa réalité concrète, charnelle. On ne peut pas bâtir convenablement de la sorte. Il faut plus, il faut se projeter dans le futur. Et si, de ce sentiment nostalgique de droite, nous ne retenions en dernière analyse que cette phrase de Péguy, auteur totem de ce paysage intellectuel : « Homère est aussi neuf que le journal du matin » ? Cette idée, les Français peuvent tous la partager.

Pour gagner la bataille culturelle, il ne faut pas passer dans les journaux mais à l’université et dans les centres de recherche

Encouragés par des médias comme TV libertés ou la France libre, certains jeunes conservateurs invoquant Gramsci prétendent avoir gagné la bataille des idées.  Comme l’a montré l’élection de Macron, cette prétendue victoire ne s’est pas traduite dans les urnes. Comment expliquer cet échec ?

Cet échec est dû au fait que la bataille culturelle n’a jamais été remportée, et que, par ailleurs, une éventuelle domination culturelle ne se traduit pas forcément par une domination politique. Le gauchisme pur a longtemps dominé l’université française sans qu’il puisse prendre le contrôle total de l’Etat. Il a pesé, mais il n’a pas tout changé. On surestime un peu la « métapolitique ». La droite ne fait d’ailleurs pas vraiment de métapolitique. Pour gagner la bataille culturelle, il ne faut pas passer dans les journaux mais à l’université et dans les centres de recherche. Il y a, je le crois, une confusion entre un réarmement moral interne à des couches sociologiques numériquement réduites et l’opinion publique nationale. La droite pourrait en revanche s’investir encore plus durablement en parapolitique, en créant des comités de voisinage, des associations de préservation du petit patrimoine rural, des syndicats professionnels, etc. Car, pour être gagnant dans la bataille culturelle, il convient d’être supérieur dans la production culturelle et artistique. Hors les lettres, où la droite connaît un léger renouveau, les personnalités se revendiquant de la droite se font rares tant dans la production contre-culturelle, que la culture de masse et la culture d’élite (un peu moins pour cette dernière). Il est néanmoins juste de dire que la nouvelle génération de droite participe au réveil des Français, du moins parvient à verbaliser ce qu’ils ressentent. Mais le travail est encore long. Qu’on songe à la progression de l’idéologie végane, des questions de « genre », de l’afrocentrisme : les marges influencent le centre.

L’échec de la droite s’explique-t-il par l’incapacité du populisme à générer des élites crédibles ? Ou par l’incapacité des élites de droite à se connecter au peuple ?

Encore faudrait-il que les « populistes » soient au pouvoir pour qu’on puisse les juger sur ce point. Aujourd’hui, les « populistes » peuvent gagner à eux des personnes appartenant déjà à « l’élite ». Historien des nationalismes, le tchèque Miroslav Hroch a parfaitement démontré que le nationalisme a prospéré du haut vers le bas, et non l’inverse. Des minorités agissantes, représentant des élites intellectuelles, peuvent fédérer progressivement des catégories moins cultivées de la population autour de l’idée nationaliste, aujourd’hui « populiste ». Les élites ne naissent pas spontanément. Elles ne se décrètent pas mais se secrètent. Quant aux élites de « droite », elles aiment un peuple idéalisé sur lequel elles projettent une représentation du monde parcellaire. Avant de jouer au pouvoir, il faut se donner les moyens de le conquérir.

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