Disparu jeudi 19 septembre, Charles Gérard faisait partie de ces acteurs discrets que l’on reconnait sans forcément les connaître, ces éternels seconds rôles sur lesquels les têtes d’affiches peuvent se reposer. Mais aux yeux de Belmondo, Charles Gérard était bien plus que cela.


L’amitié était son meilleur rôle. Un César d’honneur aurait pu lui être décerné. Il ne pratiquait pas cette discipline en amateur. L’homme crocodile qui portait le polo Lacoste comme d’autres le smoking a endossé, durant toute sa vie, la tenue du confident fidèle. Indéfectible, discret, indispensable. C’était toujours l’autre sur les photographies officielles. Celui qui accompagnait la star Belmondo ou Lelouch, oui celui-là, juste au second plan, un léger pas en arrière, vous le remettez ?

Second rôle de premier plan

Comment oublier son sourire levantin, son bronzage azuréen, cette splendide gueule cassée du cinéma français et puis cette voix miroitante qui semblait sortir des faubourgs, la poésie des terrains vagues. La mélancolie des fortifs et l’humour des copains. Un Dalban des terrains de tennis, un Guiomar en slip de bain, un Aldo des pasta trop cuites. La marque des longs compagnonnages. Chez Charles Gérard, l’accessoire faisait l’essentiel du bonhomme. Sa vérité, ses doutes, ses espoirs, il les taisait. Il en faut de l’humilité et de la lucidité pour accepter cette place fragile à la table des seigneurs. De la pudeur surtout. Jamais d’amertume.

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Jean-Paul n’est pas homme à aimer les courtisans et les salamalecs. Charlot était sa boussole et son port d’attache. Une complicité de soixante-dix ans qui ne se résume pas à quelques blagues et une cascade. Deux verres de rosé et un tête-à-queue sur l’autoroute. La gaudriole et la bonne humeur étaient leur façon à eux de dissimuler une estime immense. De mettre à distance aussi les emmerdeurs, de ne pas laisser piétiner leur intimité par les voyeurs, de se protéger tout simplement de l’extérieur.

L’incorrigible ami

D’Hollywood à Cannes, du Central de Roland-Garros au Number One, Charlot n’était jamais loin, à une coudée, à une poignée, à bout touchant comme dans les films policiers. La complicité de ces deux-là émeut aujourd’hui. Quelle vie ! On est jaloux d’une telle amitié au long cours. Dans un monde factice, elle est le dernier témoignage d’une vérité, d’une profondeur, d’un attachement viscéral. Une leçon de style et de maintien. Oui, il suffisait de les observer juste un instant dans leurs chamailleries et leurs pitreries pour reconnaître la pureté des sentiments. Ils formaient un bloc. Cette génération n’aimait pas les grandes déclarations publiques et les déballages douteux à la télé. Experts en farces, ils ne théâtralisaient pas leur amitié. Ces hommes-là savaient se tenir. Ils ont été des modèles pour nous. Alors, percer le mystère de Charlot, ce matin, est illusoire, presque malsain.

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Il s’exprimait peu sur son enfance. Même dernièrement dans les colonnes du Figaro, il y a juste quelques semaines, il éludait, il feintait, il ne s’appesantissait pas sur les douleurs de l’Histoire. Elle avait pourtant percuté sa famille de plein fouet. La boxe, l’Occup’, les studios, il balayait ça d’une pirouette comme si la vie s’était déroulée sur le mode de l’amusement permanent. Il ne voulait pas faire pitié, faire pleurer dans les chaumières, il avait ce qu’on appelait autrefois une grandeur d’âme. Si à l’écran, Charlot était le comique épuisant, le souffre-douleur, le retardataire, le boulet magistral ; dans la vie, il était la parole incarnée, l’honneur et la sincérité.

Un éternel inclassable

Ce matin, on est triste comme lorsqu’on apprend la perte d’un copain d’enfance. Un mec de la Communale avec qui on a chapardé des bonbons et dévalé à vélo les Coteaux. Et puis, on se reprend. La pleurnicherie n’est pas digne de Charlot en ce jour. Alors, je me rappelle de lui dans une filmographie inclassable, alternant les « classiques » et les nanars, l’apparition fugace et le rôle marquant.

Penser à Charlot, c’est se souvenir de Brel, de Denner, de Lino, d’un monde oublié. Des R16 « vert pomme » et des blousons en cuir portés sur de larges cravates en tricotine. Irrésistible de drôlerie dans L’Aventure, vraiment fantastique dans La Bonne Année, cabot dans l’inénarrable Les Ringards et puis indissociable de Bébel dans une flopée de films du dimanche soir. En chauffeur de taxi lourdingue ou en cambrioleur inexpérimenté, au Musée de Senlis ou dans un spa à Nice, Charlot, par son jeu et sa faconde, effaçait la tristesse du monde. Ce matin, Jean-Paul a perdu son ombre.

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