Seul candidat, Mohammed Moussaoui a été élu et dirige le conseil français du culte musulman depuis le 19 janvier 2020. L’analyse de Sophie de Peyret, chercheur associé à l’Institut Thomas More, auteur du récent rapport «L’islam en France, le temps des solutions. 35 propositions pour agir maintenant».


Comment qualifier une instance qui, au moment de désigner son nouveau président, ne soumet au vote qu’une seule candidature, s’est organisée en amont pour déterminer quels seront les présidents pour les six années à venir et ne parvient à mobiliser que moins de 40% des individus qu’elle prétend représenter ? Cette instance au fonctionnement si singulier est l’association française qui constitue officiellement l’un des maillons incontournables de la gestion du culte musulman. Il s’agit du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM).

Alors que les crispations autour de l’islam se font chaque jour plus aigües dans la société française, alors que les débats et les polémiques ne cessent de se succéder, il est temps d’acter le fait que le CFCM n’est pas en mesure de dégager et d’imposer une ligne claire

Le 19 janvier, c’est donc un bien curieux scrutin qui s’est tenu à la Grande Mosquée de Paris. La veille, Chams-Eddine Hafiz, le principal concurrent en lice, s’était retiré de la course à la présidence pour « privilégier le consensus et la concertation. » Outre la « nécessité de faire prévaloir l’intérêt commun » qu’il affirme vouloir défendre, il semblerait en réalité que le tout nouveau recteur de la Mosquée de Paris ait jugé le calendrier inopportun et ait préféré passer son tour cette année afin de ne pas prendre le risque d’une défaite. Il n’aura cependant pas longtemps à patienter puisque, conformément aux statuts du CFCM qui prévoient une présidence tournante, il est assuré de récupérer le siège de président d’ici deux ans avant de le céder à son tour au franco-turc Ibrahim Alci. Sans véritable suspense, le nouveau président « sorti des urnes » se nomme donc Mohammed Moussaoui. Président de l’Union des Mosquées de France (UMF), une fédération proche du Maroc, il a recueilli 60 voix sur les 87 que compte le conseil d’administration (7 voix contre et 20 abstentions) et ambitionne de « réformer en profondeur » la structure afin de la rapprocher des attentes des musulmans.

Le CFCM, une structure inutile ?

Au registre des grands chantiers, M. Moussaoui prévoit notamment de s’attaquer au financement, à la formation des cadres religieux ou encore de décentraliser l’organisation au moyen de conseils départementaux. Si les pistes envisagées peuvent sembler intéressantes au premier regard, il convient de rappeler que ces axes sont sur la table depuis près de trente ans et que la création du CFCM n’y a rien changé. M. Moussaoui s’est en outre déjà essayé à l’exercice de la présidence de la structure entre 2008 et 2013 et les résultats sont loin d’avoir été spectaculaires.

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En réalité, le fond du problème ne tient pas véritablement à l’homme qui en emporte la présidence mais à la structure même du CFCM qui, alors qu’il prétend agir au nom des musulmans, souffre d’un criant problème d’efficacité et de représentativité que ce soit en termes numériques, sociologiques ou politiques. Il apparaît en effet que les musulmans dans leur majorité n’aient que faire d’une instance centralisée, déconnectée des problématiques de terrain, non représentative et assujettie à des intérêts personnels de carrière, d’opportunisme ou à des influences étrangères. Depuis sa création en 2003, sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy dans des conditions qui dépassent l’entendement, le CFCM n’a d’ailleurs cessé de se distinguer par son inaction. En décembre 2018, alors que les défis lancés par l’islam à la France sont majeurs, un grand congrès organisé par le CFCM s’était soldé par une très timide résolution indiquant seulement la « volonté de créer une nouvelle dynamique pour la représentation du culte musulman ». Pour de réelles avancées concrètes, il faudra attendre.

Macron laisse une dernière chance au CFCM

Le président Macron, s’il ne cesse de reporter sa prise de parole sur l’islam et la laïcité, a néanmoins fait part de ses attentes : « il faut que le CFCM ait une parole forte sur la place du voile, les femmes, l’école républicaine. Il faut un discours clair pour ne pas laisser perdurer l’ambiguïté dont s’alimentent les radicaux », indiquait-il en octobre 2019. Cette déclaration sonne comme une ultime chance laissée au CFCM de conserver sa place d’interlocuteur privilégié. Car la concurrence avec d’autres structures est rude : la plate-forme « L.E.S Musulmans » de Marwan Muhammad, l’Association Musulmane pour l’Islam de France (AMIF) d’Hakim el-Karoui, entre autres, sont en embuscade pour ravir la place convoitée d’acteur central du débat, l’adoubement de la communauté musulmane ou l’oreille des pouvoirs publics.

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Alors que les crispations autour de l’islam se font chaque jour plus aigües dans la société française, alors que les débats et les polémiques ne cessent de se succéder, il est temps d’acter le fait que le CFCM n’est pas en mesure de dégager et d’imposer une ligne claire. L’inertie de la structure, les ambitions personnelles et les luttes intestines entre fédérations (Algérie, Maroc, Turquie principalement) l’ont empêché hier et l’empêcheront demain de s’engager de manière ferme et univoque sur un certain nombre de sujets : liberté de conscience, apostasie, voile, radicalisation, etc.

Plutôt que d’espérer l’émergence d’un islam unifié, centralisé et homogène, ce sont davantage les partenariats locaux, les associations de quartier et les initiatives de terrain qu’il convient de résolument promouvoir.

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