L’anticipation est presque devenue un genre à part entière au sein de la science-fiction française. Que l’on pense à des écrivains tels que Pierre Bordage, Maurice G. Dantec, Pierre Bottero ou Jean-Marc Ligny. Ou même au-delà de genres qui de plus en plus se brouillent. Michel Houellebecq ou Antoine Bello en sont des exemples frappants. Avec Jean-Pierre Boudine, agrégé de mathématiques, dont le roman est en sus postfacé par le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond, le tout est mâtiné d’hypothèses scientifiques parfaitement à l’ordre du jour, dont le « paradoxe de Fermi » qui donne son titre à l’ouvrage.

En équilibre sur l’extinction

Quoi de plus normal que ces apparents métissages littéraires quand nous semblons vivre de façon équilibrée dans un monde que nous savons pourtant monde pleinement déséquilibré. Au bord du précipice. Équilibristes dans une humanité en voie d’extinction. Un grand cirque, en somme, du domaine du big Barnum où les clowns fous ne manquent guère. Il suffit de cliquer sur une chaîne d’infos en continue pour s’en convaincre. Car c’est de l’extinction de notre espèce dont traite Le paradoxe de Fermi, roman de Jean-Pierre Boudine publié il y a peu dans l’excellente collection Lunes d’encre des éditions Denoël, et maintenant joliment réédité en poche (Folio-SF).

Le précipice et son bord. Dans ce roman, le précipice c’est maintenant. Nombre de situations sont identiques ou presque à celle de Robert Poinsot, l’anti-héros du roman de Jean-Pierre Boudine. Poinsot mène une vie d’élite bobo mondialisé, scientifique, thésard, dans un Paris qui a tous les traits d’aujourd’hui, au moment où la catastrophe se produit. De façon presque naturelle, et avec tout un chacun comme spectateur de l’extinction programmée de l’espèce humaine, comme de sa propre extinction individuelle. Au fond, le monde s’écroule et ce monde qui s’écroule, eh bien, c’est le nôtre. Une des particularités du roman de Boudine réside en cela : ce monde qui se fissure, s’affaisse dans le corps du texte, est ce même monde qui tombe sous nos yeux. Et dans lequel nous sombrons, le sachant sans trop vouloir le savoir. Regardant l’écroulement comme l’on regarde un reportage à la télévision. C’est soft, au fond, la fin du monde.

Un homme d’après l’effondrement

Ayant trouvé refuge quelque part dans les Alpes, Robert Poinsot écrit un futile carnet des aventures qu’il a vécues depuis le moment où tout s’est effondré. Futile car il n’aura d’autre possibilité que de l’enterrer dans une grotte, sans véritable espoir que quelqu’un le trouve un jour. Car pour cela, il faudrait quelqu’un justement. Et Robert Poinsot n’est pas certain qu’il reste beaucoup de « quelqu’un » au moment où il écrit les derniers mots de ce carnet, ce même texte et « roman » que le lecteur tient dans ses mains. C’est une autre particularité à la fois passionnante et glaçante du Paradoxe de Fermi : nous lisons les mots froids, écrits par un homme d’après l’effondrement, un survivaliste en somme, qui n’est pas un écrivain. Et tout sonne vrai. Tout sonne comme si ce que nous lisons venait d’avoir lieu. Flippant.

L’effondrement de l’économie mondiale. Une crise systémique qui démarre par une crise financière du type de celle de 2008 ou encore du genre de celle qui approche. Progressivement, mais assez vite, tout se désorganise. Les salaires n’arrivent plus, des questions telles que la nourriture, la sécurité, l’approvisionnement deviennent importantes puis essentielles à la survie. Au début, certaines structures continuent à fonctionner, au petit bonheur la chance, et puis tout se délite.

La neymarisation de la société

La violence s’est imposée, des bandes agissent de façon irrationnelle, les centrales électriques et nucléaires cessent de produire de l’électricité, les ordinateurs s’éteignent, les hommes perdent ce qui fait actuellement leur pain quotidien — l’information permanente. La neymarisation de la société s’arrête. Que se passe-t-il aux États-Unis ? Des bombes nucléaires ont-elles réellement ravagé telle ou telle région ? Pourquoi les eaux montent-elles ainsi, subitement ? La violence de la fin des temps humains s’est abattue sur la vie des personnages de Jean-Pierre Boudine. Sur nous, ce qui explique ce froid qui gagne le dos du lecteur.

Survivre, s’organiser, essayer parfois de sauver des connaissances qui peut-être serviront, dans un avenir hypothétique, à une sorte de nouvelle Renaissance, après les âges sombres qui se mettent en place. Une situation qui pose la question du sens. De ce que nous faisons actuellement et qui peut-être conduit doucement à ce que raconte ce « roman ». Mais aussi une question telle que celle du « paradoxe de Fermi », célèbre énigme scientifique : dans un univers aussi vaste que le nôtre, est-il possible que l’espèce humaine soit la seule à être doué d’intelligence ? Où sont les autres ? Pourquoi n’en avons-nous pas trouvé trace avant ?

Froid, glaçant, passionnant

Et pourquoi n’ont-ils pas trouvé trace de nous ? Pourquoi y-a-t-il « rien » plutôt que quelqu’un ? S’il est évident que nous ne sommes pas seuls dans cet Univers, pourquoi y sommes-nous… seuls, justement ? C’est une autre particularité étrange de ce « roman », car Boudine apporte des propositions de réponses à ces questions vertigineuses. Comme ce court livre et le drame qu’il raconte. Comme les réponses/hypothèses proposées. Un texte froid, glaçant et passionnant tout à la fois qui se déroule en 2029. C’est-à-dire maintenant.

Jean-Pierre Boudine, Le paradoxe de Fermi, Folio-SF (Denoël), 2017.