Madga commence à raconter une histoire, une histoire qui ne lui appartient pas, ou du moins, qui l’encombre. Alors qu’elle était à l’âge de marcher à quatre pattes, et que personne n’avait un oeil sur elle, une bouilloire pleine s’est déversée sur son flanc gauche. Les premiers mots relatifs à l’accident lui viennent de la bouche et de la mémoire – sélective – de sa mère : « ce que tu t’es fait », « regarde où ta curiosité t’a menée ».

Un duo mère/fille sanglant

La trame du roman est prête. Une famille dont les hommes sont exclus, et où, dans un duo sanglant entre mère et fille, on se rejette inconsciemment la responsabilité du drame. Madga subit de nombreuses et lourdes opérations, fait des cauchemars, s’imagine dévorée par des hordes de bêtes furieuses grouillant sous ses pansements, et des cures thermales, inutiles successions de cloques, d’éclatements, de sang et d’eau soufrée.

Au moment où Madga décide, sous la plume d’Anne Godard, de se mettre à parler, elle est une jeune adulte. Elle se cherche une indépendance, une identité, bien que son infirmité lui laisse tout le loisir de s’affirmer comme « l’autre », « le monstre ». Monstre, peut-être. Mais comment vivre avec ? Est-elle ce monstre, est-elle en proie à sa possession maléfique, doit-elle se dresser contre ou se lover en lui ? Qui est-on, sous les greffes de peau froissée ?

L’anti-Sainte Famille

Précise, juste, Anne Godard ajoute à son tableau deux motifs stylisés pour parfaire cette anti-Sainte Famille. Un enfant-pansement, c’est le cas où jamais de le dire, naît peu après l’accident. Mais Aurore, si lisse, si sage et si douce, meurt brutalement dans son sommeil. Pansement arraché. Plaies à vif. Magda a un frère, presque jumeau, Marc, et tous deux font les quatre cent coups. Après le décès d’Aurore, ils décident de fabriquer un bébé, à eux deux, pour en faire cadeau à leur mère. Réaction immédiate : chambre à part pour les deux survivants.

La famille comme maladie, bien plus que la maladie vécue par l’individu, au sein de sa famille, est le thème d’Une chance folle. Cette « chance folle », ce leitmotiv décourageant, coupant court à tout, vient d’ailleurs du choeur des voix familiales, comme pour signifier à Magda qu’elle n’a rien à ajouter, que sa situation fait assez de tort à la famille pour qu’elle envisage, en plus, d’y mettre son grain de sel. C’est vrai, c’est une question : à partir de quel seuil de douleur, de quelle surface de corps brûlée au troisième degré, a-t-on le droit de ne plus être gai ? Pour Magda, il faut oublier les jérémiades. Se faire plutôt à l’idée que, même pubère, un corps soigné appartient à ceux qui le soignent.

Des traits (hélas) sous-exploités

Toutes ces questions, stylisation organique de l’universelle tragédie familiale, perdent un peu en intensité, en force de suggestion, à la deuxième partie du roman. Le père disparaît tout à fait, le frère disparaît au sens propre, et l’on retrouve un attendu du genre : l’adolescent monstre, pudique, découvre l’amour, ses sens, se sent désirable, cherche son âme-soeur monstre, la trouve, il neige, etc.

Parmi les traits plus saillants, malheureusement sous-exploités, on retrouve le panoptique familial, au sens propre, puisque la famille est réunie dans un même immeuble haussmannien où chacun se surveille, et sa cruauté verbale, silencieuse, psychologique, son étouffement inévitable. La relation incestueuse entre Magda et son frère Marc, lequel s’étiole jusqu’au suicide au moment où sa soeur devient l’officielle petite-amie d’un certain Markus, est passée sous silence.

Une chance folle, titre cruellement ironique, aurait mérité son coup d’aiguille final, le titillement du nerf à vif, pour mettre son lecteur dans sa poche, à la merci de sa vérité.

Anne Godard, Une Chance folle, Éditions de Minuit, 2017.

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.
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