L’Algérie, nouvelle menace pour l’Europe ? Dans un récent entretien au Figaro, l’écrivain algérien Boualem Sansal, met en garde contre la nouvelle bombe à retardement que pourrait être à ses yeux son pays. Pour l’auteur de 2084, son économie est à l’image du président Bouteflika, à bout de souffle. L’effondrement du cours du baril de brut et l’avènement sur le marché de l’énergie du gaz de schiste pourraient  devenir des éléments déstabilisateurs dans un pays où la paix sociale s’achète à coups de subventions gouvernementales et de fines manœuvres politiques consistant à entretenir la peur du terrorisme dans la population. Mais cette paix coûte cher et l’économie du pays montre des signes de faiblesse.

L’Algérie tire du gaz et du pétrole 98% de ses revenus en devises et 60% de ses recettes budgétaires. Pour un budget à l’équilibre, le court du baril de brut doit avoisiner les 90 dollars. Pourtant, de 148 dollars en juillet 2008, il a atteint les 26 dollars en janvier 2016. Seul le marché du gaz, moins mondialisé, semble résister. Mais les contrats à long terme avec les Européens ne tiennent que jusqu’en 2018. Des contrats qui pourraient ne pas être renouvelés au même prix. Conséquence : depuis 2014, les réserves en devises fondent comme neige au soleil. Et l’année 2016 devrait mettre à rude épreuve une économie qui n’a pas su prévoir l’après-pétrole. De 0,4% en 2013, le déficit budgétaire devrait atteindre 11% cette année ! Or, si l’Etat peut faire fonctionner la planche à billets pour ce qui est de sa propre monnaie, l’économie du pays reste fortement dépendante des importations en dollars, même pour certains produits alimentaires.

En attendant que le prix du brut remonte

Le plan du gouvernement pour sortir de cette impasse ? Quelques mesures d’austérité, en attendant que le prix du baril de brut remonte. La politique n’est pas nouvelle. Depuis la nationalisation de ses richesses pétrolières le 24 février 1971, plusieurs crises ont frappées le pays. En 1985-1986, l’effondrement des prix du brut avait provoqué une grave crise économique, et une explosion du chômage, déterminantes dans les événements d’octobre 1988 qui firent, selon le bilan officiel, 169 morts. Les années qui suivirent resteront gravées dans toutes les mémoires : si le FLN arrive à sortir de la crise au prix du renoncement à son statut de parti unique, la victoire des islamistes aux municipales du 21 juin est la divine surprise. Très vite, le FLN « inadapté à l’Algérie moderne » change de statut : il était un mal, il devient un moindre mal, un principe qui caractérisera la stratégie du pouvoir pendant la dizaine d’années de guerre civile.

Ce n’est qu’au début des années 2000 que le cours du brut permet à l’Algérie d’investir. De grands chantiers d’infrastructures et de logements sont lancés, la dette extérieure accumulée est remboursée et les réserves de changes se densifient. Mais l’industrie peine malgré tout à se développer. De nouveau l’Etat choisit la solution de facilité : arroser la population de subventions, au lieu de tenter de construire une économie plus diversifiée, riche en emplois variés et productrice de valeur ajoutée importante. En 2011, lors des printemps arabes, l’Algérie reste à l’écart. Les subventions sur l’électricité,  l’essence et le pain associées à des rappels constants au chaos qui guette, apparaissent toujours efficaces. Seulement, l’affaiblissement de son économie risque d’ébranler le « contrat national algérien ». Désormais,  la monnaie nationale a perdu presque 30% de sa valeur par rapport au dollar, l’inflation sévit, et le pouvoir d’achat dégringole.

Le pays face à un gouffre

Il semble que nous découvrions l’ampleur du gouffre devant lequel pourrait se trouver l’Algérie. Les Algériens, eux, sont déjà lassés des discours alarmistes des médias nationaux. Habilement, le gouvernement algérien résiste au réflexe de censure et, au contraire, laisse la presse râler et annoncer l’apocalypse. Exactement comme le gouvernement l’a fait dans la lutte contre le terrorisme islamiste des années 1990, les responsables algériens croient qu’il est plus facile de faire peur aux masses que de gagner leurs cœurs. Pour le pouvoir en place, il ne s’agit surtout pas de diminuer la violence mais de l’encourager jusqu’à ce que le régime honni apparaisse une nouvelle fois comme un moindre mal (si cela ressemble à la stratégie d’Assad en Syrien, ce n’est pas par hasard…).

Même logique en œuvre aujourd’hui : au lieu de raconter des mensonges à la manière soviétique sur les performances censément merveilleuses de l’économie nationale, laissons parler les medias et les gens et insinuons qu’essayer de changer le statu quo actuel ce serait ouvrir les portes de l’enfer – économique et sécuritaire. Dans ce contexte, comment les citoyens algériens pourraient-ils contester un régime considéré comme un rempart contre le terrorisme intérieur et extérieur (les officiels rappellent les menaces du Sahel comme de la Tunisie et la Libye) ? Un régime qui apparaît même comme le garant d’un minimum de stabilité politique et économique, sans parler d’une certaine liberté (la presse critique le gouvernement presque librement et les livres de Boualem Sansal se vendent dans les librairies du pays).

Néanmoins, pour l’auteur du Serment des barabres, le risque de dérive est bien réel : « Le scénario d’une escalade de la terreur sur le modèle syrien me paraît tout à fait crédible », annonce-t-il sans détour. Et de préciser : « S’il se sent débordé, il fera tirer sur la population. Si cela ne suffit pas, il internationalisera l’affaire en y mêlant les islamistes. » Le parallèle avec la Syrie est certes efficace médiatiquement, mais résiste-t-il à l’analyse ? La première différence de taille est qu’une nation algérienne existe tandis que la Syrie pâtie essentiellement de l’absence d’une nation syrienne. La mythologie algérienne réside dans le fait qu’un peuple a pris son destin en main. Rien de commun avec celle de la Syrie, de la dynastie des Al-Assad et de sa logique ethno-confessionnelle. Le pouvoir algérien a, lui, toujours su ouvrir et offrir des soupapes de sécurité, laisser des espaces de libertés allant, comme en 1988-1990, jusqu’à des sacrifices politiques majeurs (le renoncement au parti unique et le passage au multipartisme). Voilà des stratégies jamais employées en Syrie. En revanche, comment contredire Boualem Sansal lorsqu’il prévoit que « l‘Europe sera confrontée à un mouvement migratoire de masse qu’elle ne pourra pas maîtriser » ? Qu’il s’agisse d’un scénario catastrophe ou  d’une « simple » crise économique et politique comme l’Algérie en a déjà connue, trop de jeunes algériens (mais aussi marocains et tunisiens) pensent que la mer Méditerranée est le seul obstacle qui les séparent d’un avenir décent.

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