Finalement, ça devait finir comme ça.
Plus personne n’aime plus personne et plus personne n’a l’impression d’avoir quoique ce soit de commun avec son voisin, son concitoyen, sa femme, son mari, son amant, sa sœur. Vous entendez bien qu’il ou elle parle la même langue que vous mais étrangement vous ne la comprenez plus. Par exemple, il vous dit « réforme », vous comprenez « progrès » et vous vous retrouvez avec la retraite à 62 ans, des médicaments déremboursés et des enfants surdiplômés stagiairisés à vie…
Qui n’a pas compris qui ?

Immergé dans sa Xbox 360

Non, l’autre n’est plus jamais le même, décidément : en politique, en amour, au boulot, dans vos plaisirs que vous ne partagez plus que rarement avec quelqu’un tant l’offre de divertissement s’est diversifiée et individualisée jusqu’au solipsisme. L’adolescent ou même l’adulescent immergé dans sa Xbox 360 est en pleine schizophrénie cyberautiste sous le même toit que son père insomniaque sur le point d’être délocalisé et qui a retrouvé Masculin/Féminin de Godard sur une de ces deux cents chaines de la fibre optique. Mais ça ne l’aide pas à comprendre la mère qui se demande pourquoi elle a besoin d’antidépresseurs pour tenir alors qu’elle s’entend si bien avec ses amies de la copropriété et que l’opération de chirurgie plastique s’est bien passée.
Il n’y a rien à faire : l’autre vous est de plus en plus mystérieux, opaque, vaguement hostile.
C’est vrai à la maison et c’est vrai dans les jeunes couples (portant, ils devraient s’aimer, ceux-là) dont plus d’un sur d’eux divorce au bout de cinq ans parce que le mariage est devenu une forme de consumérisme comme une autre.

C’est vrai au travail, où finalement l’autre est forcément un concurrent. Que ce soit dans les administrations où disparaissent par milliers des postes qui sombrent dans le néant de la rigueur, comme dans les entreprises de l’économie réelle qui désormais prennent le moindre contre coup des humeurs de la finance mondialisée.

Et c’est vrai enfin et surtout dans nos villes où s’évaporent les derniers quartiers socialement mixtes devant le creusement d’inégalités délirantes. À la place, ce que l’on connait de plus en plus, ce sont des mini-murs de Berlin parfois visibles, parfois non. Ils se dressent concrètement par des herses de police ou, de façon immatérielle, par la hausse des taxes d’habitation. Ils séparent les centres-villes gentryfiés des banlieues électrifiées, les vieux départements d’immigration et ceux de l’accession bobo à la propriété sur cinquante ans. Sans compter, comme des réserves de peaux-rouges habillés en Old England ou en Cyrillus, les îlots inquiets de la bourgeoisie du monde d’avant.

Même le prix de l’eau du robinet

Oui, ça devait finir comme ça : la guerre de tous contre tous.
C’est à dire ce qui caractérisait l’état de nature selon Hobbes. Pour Hobbes cela n’a pu cesser qu’avec l’apparition de l’Etat, avec une majuscule. La petite différence, aujourd’hui, c’est que la guerre de tous contre tous renait après la disparition de l’Etat.

On s’étonnera, plus tard, de l’espèce de folie pure, d’irréalité, qui aura régné à notre époque et qui aura consisté à faire croire à des peuples entiers que ce qui était à eux, collectivement et naturellement, en fait ne l’était pas et pouvait faire l’objet de marchés, d’appels d’offres, de profits et de marges bénéficiaires pour certains.

C’est allé de la façon dont on les soignait, dont on les éduquait, dont on les transportait à celle dont on les éclairait et les réchauffait. On trouvera du plus haut comique, par exemple, que le prix de l’eau au robinet ait varié du simple au quadruple dans deux communes distantes de cinq kilomètres, parce que l’une avait une régie municipale et que l’autre avait sous-traité à Veolia. Ou que, montant dans un train ou un avion, il était pratiquement impossible de trouver deux passagers ayant payé le même prix pour le même trajet, confirmant la vieille théorie de Marx sur l’écart de plus en plus schizophrénique qui se creuse entre la valeur d’usage et la valeur d’échange dans les économies capitalistes.

Fragmentation du réel

Et c’est en ce dimanche de fin d’année, dans Le Monde, que l’on découvre le stade ultime de cette fragmentation du réel, de cette séparation à l’œuvre telle que l’a définie le situationnisme il y a déjà cinquante ans : la privatisation et même la libanisation de l’espace public que représente le boom des résidences sécurisées. Entendons nous bien, quand on parle de résidences sécurisées, il ne s’agit pas d’immeubles équipés de digicodes ni même de zones dans lesquelles on demande à des sociétés de sécurité de faire patrouiller un vigile avec un chien.

Non, il s’agit de construire dans les zones rurbanisées de véritables ghettos dorés sur le modèle des « gated communities » américaines. Le syndrome du pont-levis, en quelque sorte. On se retrouve totalement isolés de l’extérieur et on atteint le comble de l’entre soi. Un règlement intérieur draconien pourra même éliminer pour vous la tentation de vous livrer à certaines nuisances impardonnables : fumer, faire des enfants, avoir un chien. Quand on vous a tellement foutu la trouille depuis des générations, la servitude volontaire, ça va de soi. La Boétie l’avait bien compris en son temps.

On nous informe notamment que 13% des nouveaux ensembles résidentiels construits chaque année (avec des pics à 20% dans le sud-est) le sont sur ce modèle de communautés fermées où vous vous promenez badgés derrière de hauts murs et où vous devez prévenir quand quelqu’un vient vous voir ou que vous sortez.
On pourrait en rire, de ces classes moyennes supérieures, décidées à se retrancher (à tous les sens du terme.) Finalement, le grand JG Ballard dans Le massacre de Pangbourne avait déjà prophétisé les névroses mortifères qui finissent par se développer dans ce genre de lieu et finissent dans des explosions de violentes qui valent bien celles que l’on voulait fuir à l’extérieur.

Mais c’est beaucoup moins drôle quand on sait dans le même temps que les maires qui autorisent ce genre de constructions, comme celui d’Etiolles dans l’Essonne, s’entendent dire par leur administrés, à propos des 20% de logements sociaux obligatoires dans la loi SRU sous peine d’amende : « Payez, payez mais n’en faites pas. »

On voit bien où tout cela va nous mener si rien ne change : à un nouveau Moyen Âge qui ressemblera à ces films post-apocalyptiques des années 70. Des hordes de nouveaux gueux viendront assiéger des citadelles en béton armé.

On espère simplement qu’à l’intérieur, ils paieront bien leur milice privée et que les prétoriens seront bien entrainés, parce qu’il ne faudra plus trop compter sur les forces de l’ordre. Elles ne seront plus assez nombreuses, mal équipées et assez peu motivées par les salaires réduits de 30% par le FMI.
Si ça se trouve, elles ne se dérangeront même plus.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
Lire la suite