J’ai longtemps été très dubitatif vis-à-vis de « La Manif pour tous ». La panoplie festiviste rose bonbon, la reprise – fût-elle détournée – des impostures sémantiques du gouvernement (le « mariage pour tous » n’est ni plus ni moins qu’une offre d’enfants à la demande), et la présence d’élus UMP dans ses rangs me rendaient plus que sceptique. À la lecture du reportage de Manuel Moreau, je me suis dit que notre ex-cégétiste charriait un peu en imaginant convertir à la charte d’Amiens les foules sentimentales droitières. Mais l’agacement progressiste du bourgeois parisien de la rive gauche me réjouissait et,  hormis quelques boutefeux, ces jeunes empêcheurs de déconstruire le cadre anthropologique de la famille m’étaient spontanément sympathiques. Au fond, je leur reprochais surtout leur complaisance face au masque conservateur de la droite parlementaire, qui fait les yeux de Chimène au divin marché tout en s’offusquant de ses ravages sociétaux. Me revenait ainsi une sentence définitive du grand Nicolas Berdiaev contre la posture libérale-conservatrice : « Il n’existe rien de plus lamentable que d’utiliser le christianisme pour la défense du monde bourgeois et capitaliste mourant ».
Dans ma grande magnanimité, je me décidai toutefois à juger la manif sur pièces. Mercredi soir, aux abords des Invalides, le monde renversé se dressait devant nous. Un monde où l’ancien ministre des comptes publics fraude le fisc, où les « socialistes » au pouvoir individualisent contrats de travail et de mariage. Un monde où les rappels à l’ordre se parent des oripeaux de la liberté et où la « lutte contre l’homophobie » justifie toutes les répressions policières. Au milieu du très huppé 7e arrondissement, des milliers d’anonymes, sans vestes en tweed ni députés UMP à leurs basques, sifflaient sous les fenêtres du ministère de la défense comme de vulgaires anarchistes. Alentour, les rues étaient quadrillées par une bonne cinquantaine de fourgons de police et des CRS suréquipés, protégeant les nombreux bâtiments officiels du quartier, prêts à dégainer matraques et sprays lacrymogènes à la fin de la manif légale. Les manifestants ne scandaient aucun slogan homophobe ou raciste, n’en déplaise à leurs détracteurs qui n’ont pas mis le moindre pouce sur place. Percussions de casserole et amplis débitant de la techno assourdissante constituaient les seules agressions caractérisées du cortège. Une foule manifestement de droite, mais sans doute pas de la veine des Copé, Fillon et autres gentilshommes cravatés de l’UMP. Comme le résuma un ancien ponte de la revue Immédiatement écumant le bitume asphalté : « C’est un vrai mouvement social : une manif de gauche avec des gens de droite ! »  Il est vrai que notre monde absurde n’est pas à une contradiction près.
En face, comme pour mieux s’arracher des décombres de l’affaire Cahuzac, les apôtres de la gôche se gargarisent de tolérance (traduisez : permissivité), de morale (traduisez : hygiénisme) et de progrès social (traduisez : neutralisation des syndicats). Les people ne sont pas les moins vertueux du lot : de Jean-Marie Périer à Audrey Pulvar, on s’indigne que Frigide Barjot ait encore droit à la parole. Scandale suprême, une bonne moitié de Français, hostiles à la loi Taubira, court toujours malgré l’acharnement des vertueux à leur faire entendre raison[1. Et qu’on ne nous ressorte pas l’argument massue du respect de la démocratie représentative. En 2006, l’opposant Hollande était le premier à brandir la vérité du pays réel contre le Parlement pour faire échouer le CPE. Votée puis promulguée, la loi fut finalement enterrée par le président Chirac. Joli précédent !].
Sur le terrain, cette quête de pureté permet de confier la répression des méchants factieux à deux groupes rivaux : les CRS et les antifas. Les premiers appliquent les ordres avec plus ou moins de gaieté de cœur. Les seconds occupent la fonction que leur a assignée la social-démocratie. Idiots utiles d’un système qu’ils prétendent combattre, les antifascistes labellisés font le coup de poing contre ce qu’il reste de France conservatrice, enracinée, instinctivement réfractaire aux illusions du progrès, toute droitière qu’elle soit. Sur la pelouse des invalides, armé de sa banderole « L’homophobie tue », l’antifa se fait l’auxiliaire du flic en ratonnant à tout va, tel le premier facho venu.
Soyons froidement cyniques : pourquoi un gouvernement aux abois se priverait de pareil lumpen ? Il est vrai que la diversion sociétale marche à plein. En même temps que le mariage et la filiation, le CDI trépasse, avant que le ciel de la rigueur ne nous tombe sur la tête. Sous les applaudissements des people, antifas et autres âmes généreuses.

*Photo : -ANFAD-.

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