Sipa. Numéro de reportage : 00743151_000001.

Bien que l’arrêté soit entré en application le jour traditionnel des blagues en tout genre, il est interdit de rire : on ne plaisante pas avec les choses sérieuses. La vérité est morte, le progrès reste. Et parce que le progrès n’atteint pas le nombre des années, il reste une rhétorique efficace, coupant court à toute opposition. Peu nombreuses sont les voix brisant cet assentiment général autour du processus de banalisation de l’avortement, dont l’ensemble des frais sont désormais remboursés à 100% par la sécurité sociale.

Un malheureux « événement »

Nos anciens marxistes étant devenus des libéraux comme les autres, quel meilleur symbole que d’offrir à toute femme le pouvoir de s’affranchir du carcan de sa situation corporelle qui  la contraignait si injustement, au temps jadis, à porter le fruit de ses ébats ?  Dans son communiqué du 28 septembre dernier, le planning familial entérinait ainsi un intéressant changement de paradigme en décrivant l’avortement comme un « événement de la vie sexuelle des femmes, au même titre que la contraception (…) ». De figure d’exception, la dépénalisation de l’IVG en 1975 s’est muée en un droit subjectif, celui d’avoir une vie sexuelle sans encombre, aux frais du contribuable. Il faut bien le dire, on nous offre aujourd’hui ce dont nous rêvons depuis que nous sommes gamines – autre temps jadis où nous avions le droit de jouer à la poupée – un pass sex illimité. Tant pis si le fantasme de l’amour sans l’engagement est historiquement et culturellement masculin, désormais, les femmes peuvent en jouir également. Du moins, sur le papier.

Avorte et dis merci

À suivre le raisonnement du décret, une femme ne pourrait décider vraiment de poursuivre une grossesse que s’il lui est très facile de l’interrompre. Au diable l’avarice et les avaricieux, tout ceci n’est qu’une question de fric, et nos grandes prêtresses de la liberté ne rougissent pas devant une conception bien matérialiste de celle-ci. Toute femme avorte au moins une fois dans sa vie, nous assènent-elles ; cela semble suffire à faire de l’IVG un totem devant lequel on s’incline sans mot dire, gage absolu de votre engagement pour la libération de la femme. Toute opposition est donc marquée du sceau de l’infamie, toute question est outrageante, tout obstacle est anhistorique. Le progrès n’a ainsi le sens que celui que ses interprètes légitimes  lui donnent. Bien loin d’eux l’idée de proposer le remboursement intégral des frais médicaux des premiers mois de grossesse, proposition qui pourrait offrir un peu de substance à la revendication « pro-choix » en permettant l’alternative à l’IVG. Mais non. C’est trop réactionnaire, c’est nataliste. Le fait qu’une femme puisse être mise demain dans la situation d’avorter parce que cela lui coûtera moins cher que de poursuivre sa grossesse n’est ici pas envisagé : seule la liberté compte, pas les conditions dans lesquelles celle-ci s’exprime. Avorte et dis merci.

Ni détresse ni délai de réflexion

Les suppressions du délai de réflexion[1. Loi Santé, octobre 2015.] et de la notion de détresse[2. Loi Egalité Réelle Homme-Femme, juillet 2014.] nous avaient déjà habituées à l’idée que l’IVG n’était finalement qu’un acte chirurgical assez banal, passage obligé pour toute femme, quand il n’acquiert pas comme la première plaquette de pilule prescrite, le statut d’un rite initiatique. Il n’y avait donc pas de quoi fouetter un chat, qu’aucune question éthique ne devait être posée, au risque de « culpabiliser » les femmes. Sur fond de censure assumée, on s’assurait ainsi que la bonne Parole soit prêchée en créant des sites de vraie information, et si le message peinait encore à entrer, on vous menaçait presque de vous l’incruster sur la peau[3. Voir la dernière campagne de communication « IVG c’est mon droit » du ministère de la Santé, où des parties du corps de femmes dont le visage est masqué sont tatouées de rappels pro-IVG.]. On ne remet pas en cause un dogme, surtout s’il est progressiste, gauchiste, féministe, et autre isterie.

Se faire retirer l’embryon étant aujourd’hui mieux pris en charge que se faire arracher  une dent, que faut-il en déduire pour le statut dudit embryon ? Aujourd’hui à la fois  digne de respect{ et human non perso[4. Tristram Engelhardt, The Foundations of Bioethics, NY, Oxford University Press, 1996.], protégé du clonage en tant que membre de l’espèce humaine[5. Art 214  CC.], amas de cellule ou être en devenir, il reste le grand oublié des débats. Nul doute que la formalisation de son insignifiance, par la suppression de toute réflexion morale légitime sur l’IVG, lui dessine le statut bâtard d’une chose, dont la valeur ne dépend que du désir de ses géniteurs. Parce qu’il est définit exclusivement à partir du projet parental, comparé à une vulgaire verrue s’il n’a pas été planifié comme l’achat d’une maison ou objet d’hystérie procréatrice lorsqu’il n’arrive pas quand, enfin, on l’a désiré, son traitement dans le débat sur les modifications de la loi Veil apparaît comme un signe des temps : celui de l’inscription des valeurs consuméristes dans la sphère de l’intime.

Avant la prochaine étape – la remise en cause de l’objection de conscience pour le personnel médical, pas de liberté pour les ennemis de la liberté -, nous voilà donc réduits à grincer des dents, celles là même qui, gâtées, n’ont pas l’heur de symboliser assez notre liberté pour qu’on nous les retire gratuitement. Mais puisque l’essentiel n’est pas là…

Rassurez vous, mesdames : vous serez peut être des sans-dents, mais au moins, vous n’aurez pas d’enfants.

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