Donald Trump. Sipa. Numéro de reportage : AP21834943_000004.

Historien spécialiste des Etats-Unis, Thomas Snegaroff a récemment publié Le mot de la fin (Tallandier, 2015).

Daoud Boughezala : Barack Obama se rendra prochainement au Japon à la rencontre de rescapés d’Hiroshima et de Nagasaki. Comment expliquez-vous son refus acharné de présenter des excuses officielles pour le largage de deux bombes nucléaires par les Etats-Unis en 1945 ?

Thomas Snegaroff : Si elle ne vaut évidemment pas excuse, la visite d’Obama au Japon est tout de même une reconnaissance du drame japonais. De ce point de vue, c’est historique. Il n’y a certes pas d’excuses officielles, comme l’annonçaient les propos de John Kerry il y a quelques semaines, mais cela tient aussi au contexte américain. Toute une partie de la classe politique, notamment la droite américaine, n’accepterait pas d’excuses en ce qu’elle considère que l’envoi des bombes atomiques a accéléré la fin de la deuxième guerre mondiale ainsi que la fin des souffrances des militaires américains. Les Républicains ont beaucoup reproché à Barack Obama ce qu’ils appellent son « apology tour » (sa tournée d’excuses) à l’été 2009, lorsqu’il avait évoqué les erreurs américaines en Irak, au Vietnam, etc. Toute une partie de la droite américaine n’a pas supporté ces excuses qu’elle a assimilées à une position de faiblesse. S’excuser de sa trace laissée dans l’histoire, c’est faire preuve de faiblesse à leurs yeux. Partant, Barack Obama se tiendra un peu entre deux positions (la repentance et l’absence de regrets) au cours de son voyage au Japon. Mais le simple fait de s’y rendre est un geste symbolique extrêmement fort, d’autant plus qu’un mouvement nationaliste se renforce au Japon contre la présence des bases américaines à Okinawa. L’idée est également de retisser des liens avec la Japon sur la question du nucléaire, alors que la relation bilatérale a tendance à se distendre avec le temps.

Dans un pays aussi multiculturel que les Etats-Unis, qui est une mosaïque de minorité ethnoculturelles (noire, indienne, hispanique, etc.), mais fait preuve d’un patriotisme à toute épreuve, les revendications mémorielles explosent-elles comme en France ?

Le travail de mémoire a fait d’énormes progrès aux Etats-Unis sur les questions propres à la société américaine, pour les « native Americans » (Indiens), les Afro-Américains. Un énorme effort de reconnaissance de l’esclavage et du génocide indien a été accompli. En revanche, dans l’action internationale, les Etats-Unis sont encore très loin de s’interroger sur leurs responsabilités passées, un peu comme François Hollande avec la guerre d’Algérie. Si la France et les Etats-Unis refusent de faire acte de repentance internationale, c’est que ces deux nations se pensent universelles et estiment avoir vocation à peser sur les affaires du monde, ce qui suppose de faire acte de puissance. Cela cadre mal avec l’excuse, qui est une manière d’afficher ses erreurs passées. Les deux pays peuvent reconnaître des fautes, mais de là à s’excuser publiquement… Aux Etats-Unis comme en France, dans un contexte mondialisé, à mesure que les identités se brouillent, montent parallèlement les demandes mémorielles et l’angoisse du déclin et du déclassement qui poussent certains à s’accrocher à un rôle historique important, quitte à accepter les dérives du passé comme des éléments de l’histoire et de la puissance nationales. Aussi bien les Américains avec le Japon que les Français avec leurs aventures coloniales rechignent à effectuer un travail d’inventaire de leur passé.

Sur le fond, Hiroshima et Nagasaki étaient-elles des opérations militaires dictées par les intérêts de la guerre ou de simples représailles gratuites, à l’instar du bombardement de Dresde ?

C’est le fruit d’un cheminement qui s’est fait en quatre temps. D’abord, un programme nucléaire s’est mis en place aux Etats-Unis : le projet Manhattan. Intervient ensuite la mort de Roosevelt qui entraîne l’arrivée au pouvoir de son vice-président Truman, choisi pour le quatrième mandat de Franklin Delano Roosevelt parce qu’il était faible et ne dérangeait personne. Truman accède donc au pouvoir sans aucune expérience et ignore même l’existence du programme nucléaire américain. Dans un troisième temps, à la conférence de Potsdam (juillet-août 1945), le nouveau président Truman se retrouve attablé avec les grands ce monde, doit montrer que l’Amérique n’est pas en situation de faiblesse. Puis arrive l’ultimatum envoyé aux Japonais qui exige une reddition totale. Les conditions posées par le Japon sont inacceptables pour les Américains – pouvoir juger soi-même ses propres criminels de guerre, ne pas se faire imposer de puissance extérieure…

D’où le recours à l’arme atomique ?

Face au refus japonais d’accepter une défaite humiliante et à Staline qui commence à  montrer les muscles, Truman a à cœur de se faire une place dans le concert des nations et considère comme légitime l’emploi de l’arme atomique à Hiroshima. Les Japonais pensaient que cette attaque allait mettre fin à leurs souffrances, mais la deuxième bombe, à Nagasaki, est beaucoup plus difficile à justifier du point de vue américain et du droit international. Et les Américains ont aussi envoyé des tas de bombes incendiaires sur les villes japonaises pour les brûler. Côté américain, il y avait quelque chose de l’ordre de la volonté d’en finir très vite avec ce conflit dont le sort était déjà joué depuis quelques mois sur le front occidental. L’idée était aussi de tester la bombe atomique américaine. Après Hiroshima et Nagasaki, les Américains ne disposent plus d’aucun engin nucléaire. C’est un essai grandeur nature.

Tournons-nous vers l’avenir. En matière de politique étrangère, les commentateurs ont coutume d’opposer Hillary Clinton l’interventionniste à l’isolationniste Donald Trump. Les choses sont-elles aussi simples et tranchées ?

Non, il y a un consensus autour de la défense des intérêts américains qui passe par une action proactive des Etats-Unis dans le monde. Malgré les grands discours qui peuvent paraître parfois un peu isolationnistes de Donald Trump, il partage avec sa rivale la volonté d’aller en découdre partout dans le monde. Ceci étant, cela ne passe pas forcément par les mêmes modalités ni les mêmes alliés, à entendre Trump considérer qu’il faut discuter de manière objective avec Poutine que Clinton traite de « nouvel Hitler ». Mais sur le fond, l’interventionnisme américain n’est pas près de s’achever avec la nouvelle administration qui s’installera à Washington en janvier 2017. Trump considère par ailleurs que plus de nucléaire garantit plus de sécurité dans le monde, et Clinton n’est pas loin de le penser. D’Obama à Trump et Clinton, qui était sa secrétaire d’Etat, malgré des nuances, il y a toujours cette idée que l’Amérique est attaquée lorsqu’elle est faible, autrement dit lorsqu’elle n’a pas su dissuader ou empêcher ses ennemis d’intervenir militairement contre elle.

Pourtant, Obama se garde bien d’envoyer ses boys combattre l’Etat islamique sur le sol irakien et syrien. Son successeur risque-t-il de rompre avec un tel attentisme ?

C’est la stratégie de « lead from behind » et de « low footprint » (faible empreinte sur le sol) qui permet à Obama de passer par des alliances locales, par exemple en Irak. Elle se prolongerait, y compris avec Hillary Clinton, certes plus faucon qu’Obama, mais qui valide ce choix du Parti démocrate qu’elle a également mis en œuvre. En revanche, avec une administration Trump, l’Amérique suivrait davantage un modèle reaganien qui prendrait en charge la tête des coalitions, reviendrait au cœur et en tête du jeu. Sur les modalités d’intervention, persistent donc des différences entre les candidats. Mais sur la philosophie même de la politique étrangère dictée par les intérêts américains, subsiste très peu d’écart.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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