Une nouvelle opération Overlord est annoncée. Sous le haut commandement du général Patrick Klugman, avocat de SOS Racisme, les troupes de choc de l’antifascisme plient leur paquetage pour terrasser la peste brune. Vous décelez l’anachronisme ? Petit rappel aux retardataires, le 6 juin, Jean-Marie Le Pen a endossé son costume de clown triste en évoquant tous les artistes qui avaient juré de quitter la France si le Front national arrivait en tête aux européennes : à propos des Yannick Noah, Guy Bedos et… Patrick Bruel, le vieux briscard a lâché : « Cochon qui s’en dédit. On fera une fournée ! » Antisémitisme ou simple provocation ? SOS Racisme s’apprête à porter plainte, Jean-Marie Le Pen plaide le malentendu. Passons sur les subtilités exégétiques, s’agissant d’un multirécidiviste de l’ambiguïté. Depuis une trentaine d’années, son grenier à petites phrases va du calembour franchement douteux (« Monsieur Durafour-crématoire ») au clin d’œil révisionniste (le fameux « point de détail de l’histoire de la Deuxième guerre mondiale », en passant par les jeux de mots rappelant son vieux fonds poujadiste (« Moscou-Vichy », « (les bals autrichiens) c’est Strauss sans Kahn », etc.).

Jusque-là, Marine Le Pen, tout en prenant ses distances avec les excès verbaux de son père, les avait un peu facilement mis sur le compte d’un anarchisme de droite. Ces dernières années cependant, chaque nouvelle provocation de Le Pen père suscitait des toussotements gênés de la direction du Front national. Dans la famille Le Pen, les héritages se transmettent dans la douleur : en 2011, à quelques secondes de son premier discours en tant présidente du parti, alors qu’elle venait de triompher de Bruno Gollnisch, Marine Le Pen avait dû éviter une peau de banane jetée par son père. En coulisses, Jean-Marie pestait contre un journaliste se plaignant d’avoir été molesté par le service d’ordre du parti, pour la seule raison qu’il était juif. Riposte amusée du patriarche : « Cela ne se voyait pas sur le bout de son nez… » L’instinct paternel, sans doute… Plus récemment, Le Pen père aurait pu plomber la campagne européenne du Front après sa fameuse sortie sur « Monseigneur Ebola », qui n’empêcha finalement pas les listes FN de laisser loin derrière ses concurrentes. La fille aurait passé un savon à son incontrôlable de père après cette pénultième outrance.

Cette fois, il faut croire que la coupe était pleine : lasse de crier à la manipulation à chaque sortie lepéniste, Marine Le Pen vient de taper un grand coup en dénonçant ni plus ni moins qu’une « faute politique » : « Je suis convaincue que le sens donné à ses propos relève d’une interprétation malveillante. Il n’en demeure pas moins que, avec la très longue expérience qui est celle de Jean-Marie Le Pen, ne pas avoir anticipé l’interprétation qui serait faite de cette formulation est une faute politique dont le Front national subit les conséquences. Si cette polémique peut avoir une retombée positive, c’est celle de me permettre de rappeler que le Front national condamne de la manière la plus ferme toute forme d’antisémitisme, de quelque nature que ce soit », a-t-elle confié au FigaroLe message a le mérite d’être clair : Marine Le Pen coupe officiellement le cordon avec son père. Si je voulais jouer au psy d’opérette, je dirais qu’elle a enfin tué le père. Un père-sévère – mais je vire lacanien, arrêtez-moi !- qui lui a mis le pied à l’étrier avant de s’employer à lui savonner la planche. 

Du coup, même chez les antifascistes patentés, on a beau sortir ses gousses d’ail, reprendre paroles et musique des années 1980, on n’y croit plus vraiment. Signe qui ne trompe pas, le gouvernement ne pavoise pas aux couleurs de l’antiracisme, le secrétaire d’Etat au charcutage territorial André Vallini s’étant fendu d’une simple interpellation : « Jean-Marie Le Pen peut-il rester membre du FN? Président d’honneur du Front national ? » Qu’est-ce d’autre qu’une reconnaissance tacite de la mutation du FN ? Il est fini le temps où l’on pouvait se rassurer à bon compte en crachant sur le quart de français qui vote mal, ou en les assimilant aux néo-nazis ukrainiens, comme vient de le faire un Bernard Kouchner qui peut se permettre ce genre d’écarts, puisque le Dieu de la politique l’a depuis longtemps délivré des électeurs…

Dans son propre parti, la cheffe d’orchestre a donné le ton. Même le très jean-mariste Louis Aliot, compagnon de Marine à la ville et qu’on dit guère emballé par le virage crypto-chevènementiste de son parti, a eu des mots très durs contre son ancien mentor. Quant à Gilbert Collard, député du Rassemblement Bleu Marine, il a carrément appelé Jean-Marie Le Pen à se mettre à la retraite. Réplique verte de l’intéressé : « Il devrait changer les consonnes de son nom. » On n’attaque pas impunément un vieux chansonnier de la IVe République…

Devant ce concert d’indignation, les antifas n’ont plus qu’un dernier argument : le double langage. La « vidéo a été retirée à la hâte, sans aucune forme d’explication, ce qui est une volonté pour le Front national et sa présidente d’éluder toute responsabilité », nous dit Klugman, embourbé dans le sophisme après le désaveu cinglant qu’a infligé Marine à Jean-Marie. Si l’on s’en tient à sa version des choses, l‘une récure la façade pendant que l’autre orne l’arrière-boutique de colifichets peu ragoûtants. Faute de grain à moudre, les survivants de l’antiracisme se raccrochent ainsi à la vieille branche racornie que leur tend Le Pen senior, de peur de sombrer dans le fleuve de l’oubli. La diabolisation, c’est un peu comme le tango, il faut être deux pour que ça marche…

Quoi qu’en pense de la machine frontiste, une chose saute aux yeux : Marine Le Pen veut accéder au pouvoir[1. Quitte à renier son programme social en s’alliant à une UMP moribonde, s’il le faut.]. Après son triomphe aux européennes, qu’elle ne doit qu’à elle-même, l’eurodéputée se sent suffisamment forte pour piétiner les plates-bandes paternelles. Et comme le pays d’Ubu n’est jamais à un paradoxe près, les gros couacs d’hier pourraient convaincre les Français que le FN a acquis une vraie culture de gouvernement![2. Rendons à l’ami Frédéric Magellan la paternité de cette chute.].

*Photo : LCHAM/SIPA. 00682266_000001.

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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