La désindustrialisation, ces derniers temps, prend l’allure de la mer quand elle remonte au Mont-Saint-Michel : celle d’un cheval au galop. Pas un jour sans qu’un nom vienne s’ajouter à cette litanie du renoncement français à rester une grande puissance industrielle. Metaleurop, Arcelor, Continental, Celatex, Philips, Freescale, Sullair, Sodimatex. On peut aussi constater un deuxième souffle particulièrement puissant depuis la fin des régionales dans l’annonce des fermetures à venir : SCA (couches pour bébé), Schneider Electric, Lejaby (lingerie), Jacob Delafon, France Champignons, Manitowoc (ex-Potain), Gardy (disjoncteurs), Panavy (boulangerie industrielle). On dirait le poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, quand il égrène les noms des villages du vieux pays comme autant de lieux de résistance.

Sauf que là, c’est tout le contraire. Chaque nom correspond à une bataille perdue et à des suppressions d’emplois qui se chiffrent, au minimum, entre cent et trois cents personnes. On mènerait une guerre outre-mer avec de tels chiffres en pertes humaines, il y aurait une révolte pacifiste généralisée et aucune société ne le supporterait. Ce n’est pas la même chose, me direz-vous ? Comparaison n’est pas raison ? Ces hommes et ces femmes ne meurent pas ? Non, c’est vrai, pour la plupart, à condition d’exclure les suicides par pendaison, par alcoolisme et les dépressions qui valent bien les syndromes post-traumatiques des combattants de la guerre d’Irak.

L’emploi industriel : une guerre perdue ?

Mais s’ils ne sont pas morts, ils ne vivent plus non plus : ils sont devenus des invisibles. Quelqu’un à qui viendrait l’idée saugrenue de se promener dans certaines régions de l’Est ou du Nord, dans le Denaisis, le Valenciennois ou la Lorraine, constaterait que certaines villes, littéralement, ont l’air d’avoir subi un bombardement, avec d’immenses poches de vides qui apparaissent au coin d’une rue, derrière un terril ou la silhouette cylindrique et démesurée d’un gazomètre mort.

Le candidat de 2007, élu président de la République sur l’idée de rendre sa dignité au travail, à la « France qui se lève tôt », a évidemment fait le contraire. Nous disons « évidemment » non pas comme une accusation mais comme un constat désabusé. En admettant que le volontarisme de Sarkozy ait été sincère, en admettant qu’il n’ait pas commis le pêché originel de la nuit au Fouquet’s , en admettant qu’il n’ait pas vu la contradiction entre des dispositions fiscales favorisant davantage la spéculation que l’investissement dans l’économie réelle, il n’en demeure pas moins qu’il était effectivement évident qu’il allait avoir sur la question de l’emploi industriel une marge de manœuvre à peu près identiques à celle des assiégés texans de Fort-Alamo, avec Christian Estrosi dans le rôle de Davy Crockett et les multinationales dans le rôle des armées du général Santa-Anna.

La mutation du capitalisme en néo-libéralisme, pour aggraver les choses, a trouvé un allié objectif : le discours écolo-décroissant qui gagne insidieusement les consciences (après le gramscisme de gauche et le gramscisme de droite, on pourrait parler d’un gramscisme vert) transforme la France en une gigantesque friche.

Cette alliance objective, je l’ai vue, alors que j’accompagnais mon regretté ami Frédéric Fajardie qui recueillait les témoignages des ouvriers de Metaleurop promis à la grande broyeuse. Quand on écrira l’histoire de la fin de ce site, il faudra bien remarquer comment le groupe suisse Glencore a pu s’appuyer en 2003 sur les écologistes du cru qui ne cessaient de dénoncer la pollution, au plomb notamment, engendrée par le site sur les villes environnantes. Maintenant, le site est très beau, les salades sont vertes dans les jardins ouvriers de Noyelles- Godault mais il n’y a plus que des chômeurs pour les manger.

Emile Pouget n’a pas gagné contre la CGT. Pas encore

Depuis quelques années, les ouvriers désespérés menacent de s’en prendre à l’outil de travail. Le tabou avait été brisé par les Celatex de Givet dans les Ardennes (Martine Aubry était ministre du Travail…) en 2000.

C’est nouveau, quoiqu’on en dise. Dans la culture syndicaliste française, les méthodes luddites ou anarchistes sont toujours restées marginales. On a, sous nos cieux, pour le meilleur ou pour le pire, toujours préféré la CGT de Benoît Frachon, Henri Krasucki ou Georges Séguy qui sauvèrent la baraque en 1946 et 1968 – « Il faut savoir terminer une grève », à Emile Pouget, auteur d’un célèbre livre Le sabotage qui fut la bible flamboyante des despérados libertaires à la fin du siècle dernier. Ceux qui ont passé leur vie à maudire la CGT feraient bien de lire ce qui aurait pu arriver si les idées de Pouget avaient pris le dessus comme ce fut par exemple le cas en Catalogne ou la CNT-FAI, syndicat anarchiste pur et dur, pratiqua l’action violente et la destruction des machines si l’appropriation était impossible. Ils étaient d’ailleurs tellement bien entrainés à cette violence sociale et politique qu’ils furent, lors de la guerre d’Espagne, parmi les combattants les plus aguerris.

Mais écoutons Emile Pouget, en 1898 : « Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure. Le sabotage capitaliste, lui, n’est qu’un moyen d’exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l’expression d’une répugnant rapacité, d’une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire… Loin d’engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort. » On est loin de Bernard Thibault en duo avec Sophie de Menthon …

Alors, quand on apprend que les ouvriers de chez PIP spécialisés dans la prothèse mammaire (oui, je sais…) à La Seyne sur Mer, menacent de faire sauter des tonnes de silicone, faut-il penser qu’Emile Pouget est devenu l’inspirateur de cette colère ?

Qu’on se rassure, en face…

Epuisée, démoralisée, la classe ouvrière dans ces combats désespérés ne demande qu’une chose : partir avec la plus grosse indemnité possible. Le Grand Soir sera pour un autre jour. Un fatalisme, peut-être pire que tout, fait que l’on décide de tirer sa pelote le mieux possible dans l’effondrement. Qui leur en voudrait ? Depuis vingt ans, on leur explique qu’ils vont passer dans une économie de service.

On sait ce que ça veut dire, la reconversion tertiaire pour ces gens-là, et eux aussi le savent : à la place d’une nation de mineurs et de sidérurgistes, on devient un pays de coiffeurs et de cireurs de chaussures, de vendeurs de beignets sur les plages et d’esclaves de plate-forme téléphonique. Vas-y camarade, deviens auto-entrepreneur…

Il n’est pas dit que cette fierté ravalée, cette humiliation infligée par le tout-marché ne ressurgisse pas, un jour ou l’autre.

Et c’est là que ceux qui s’affolent aujourd’hui de quelques occupations musclées de sites industriels pourront alors vraiment avoir peur.

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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