« Les dieux sont là » écrit Walter Otto. Ils sont parmi les hommes. Dans ces quatre essais récemment réédités, il dénonce l’erreur des sciences naturelles et des sciences de la religion qui ont fait du mythe une « chose démodée » dont on n’aurait plus besoin.


En étudiant la « logique des peuples primitifs », les savants, selon lui, omettent « de se pencher sur le monde qui nous entoure. » Or le mythe est toujours présent, car il se situe « avant toute pensée rationnelle, fonctionnelle ou ludique. » Il n’est donc pas concerné par l’histoire et par les aléas de la connaissance. Loin d’être issu du peuple et de sa culture, le mythe au contraire « crée le peuple ». Il est « l’expérience originaire devenue manifeste, que l’on peut également appeler révélation. » En un mot, le mythe n’a pas disparu, mais nos regards sont brouillés.

Le mythe, la poésie et les cultes

C’est seulement, affirme Otto, dans l’acte de création que le mythe se laisse saisir. Dans la poésie. Car la poésie recèle non seulement la beauté, mais aussi la vérité. Et même la liberté, jusqu’à ce que la langue se soit appauvrie, dégradée en instrument de communication et finalement « asservie à toutes sortes de fins pratiques. » De nos jours, les poètes sont rares et s’il y en a, ils sont de plus en plus subjectifs. Ils ne sont plus en contact avec les réalités primordiales. C’est justement la raison pour laquelle, dans une inversion typique de notre temps, le mythe a été relégué dans la condition de fiction poétique. « Là il est toléré et protégé par notre insouciante confusion d’esprit relativement à ce qu’est au juste la poésie. »

En vérité, « l’homme ne peut être que celui qui écoute ». Pour les Grecs, l’invocation de la muse était quelque chose de sérieux. La muse leur parlait de l’être. Hölderlin, à son tour, s’est écrié : « le divin résonne dans le nom ! » Hélas, la désacralisation du monde a sécrété une incroyance qui rejète le mythe et se réfugie « dans l’intimité du sentiment ou dans le mystère des âmes. » Le visible se désagrège. Dans cette intimité suspecte prospère le génie personnel au sens moderne, celui qui crée ou croit pouvoir créer de sa propre initiative. Les Grecs s’en seraient méfiés comme de la pire Hybris ! Et pourtant, souligne Otto, les Grecs, comme tous les peuples anciens, n’étaient pas à l’abri des mouvements de l’âme. Imaginons, propose-t-il, quelle pouvait être la puissance de la révélation primordiale pour susciter « comme réponse immédiate de l’homme qu’elle ébranlait » un acte cultuel capable de traverser les millénaires (des mains jointes ou levées vers le ciel, une procession, des danses…).

Origine et fonction du mythe

En parlant de fonction du mythe, il faut veiller à ne pas envisager la chose de manière utilitaire. Otto évoque à ce propos le détour de l’étymologie. Les termes grecs, mythos et logos, ont tous deux pour signification la parole. Logos, qui désignait à l’origine ce que l’on trie ou soupèse, a évolué vers la parole claire et profonde qui vise à convaincre ; mythos vers le « fabuleux, le fictif, le non vrai ». Or, à l’origine, mythos était la certitude sacrée qui renseigne objectivement, sans aucune autre intention que celle de décrire la réalité. « Du fait que le passé est d’autant plus sacré et distinct du caractère prosaïque du présent », le sens de mythos a peu à peu été renversé en synonyme de fictif.

Or le mythe est un « critère pour la direction et la rectitude de toute pensée et de toute activité. » On mesure, dès lors, l’impact du renversement de sens à l’égard du rôle du mythe et donc du rapport de l’homme à l’être. Walter Otto évoque par exemple l’amour de la beauté lié à Apollon, ou encore la mort d’un dieu et sa résurrection (rencontré dans un grand nombre de cultures), qui constitue « un savoir mythique d’une telle puissance que non seulement les occupations les plus importantes mais encore toute l’attitude de l’homme dans la vie en reçoivent leur empreinte. » Dont acte. Là où le mythe est vivant, résume Otto, il n’y a aucune différence entre le sacré et le profane.

Origines de l’homme

Les primitifs étaient sereins, affirme Walter Otto. Plus près de nous, Hölderlin a selon lui donné une idée du « royaume de lumière de l’Olympe où l’affliction la plus profonde peut en vérité être joyeuse ». Cédant quant à lui à la morosité, Otto souligne que « le retrait du mythe a toujours signifié, entre autres choses, l’arrivée au premier plan du narcissisme, de la psychologie, de la psychanalyse – autant de postures sujettes à caution et périlleuses dans l’existence. » Autrement dit : l’angoisse moderne « dont les philosophes veulent nous faire croire qu’elle appartient à l’existence de l’homme. »

En ce qui concerne les Européens, il resterait à s’interroger sur leurs racines judéo-chrétiennes dont on sait, par ailleurs, qu’Otto s’est au cours de sa vie passablement éloigné. Le péché originel était-il inévitablement destiné à se dégrader en névrose refoulée ? Walter Otto donne lui-même, involontairement sans doute, un élément de réponse, quant il écrit que l’homme moderne s’est enfermé dans une « réserve artificielle où il s’assure de ne rencontrer partout que lui-même et les formes qui ne dépassent pas son entendement. » Là est la solution : aspirer toujours à ce qui nous dépasse, de préférence en hauteur.

Le danger du désespoir

Ce n’est pas toujours facile (et nous ne sommes pas grecs). Reste donc le danger permanent de l’impuissance et du désespoir. D’ailleurs, une question se profile, qui déplace à peine le sujet de la discussion : pourquoi faut-il toujours répéter les mêmes choses ? N’est-ce pas désespérant ? Walter Otto a publié son oeuvre dans les années cinquante et soixante. Il a tout expliqué. Et il est, d’après l’auteur de la préface, resté un solitaire. Du reste, d’autres, avant lui, s’étaient déjà exprimés de la même façon ou à peu près. D’autres encore, les font aujourd’hui ou les feront demain. Tout cela, semble-t-il, pour rien. Vraiment, ne faut-il pas désespérer ? Peut-être, pourtant, certaines choses n’ont-elles pas le sens qu’elles semblent avoir ?

C’est du moins l’idée principale d’un autre petit livre publié récemment chez Allia, Prisca theologia de Daniel P. Walker, dont la première édition date de 1954) qui s’intéresse aux philosophes dits préchrétiens ayant dissimulé leur foi derrière des paraboles. En s’appuyant sur un certain Léon l’Hébreu (Dialoghi d’Amore, 1929), l’auteur écrit qu’une « vérité dévoilée se corrompt en passant d’un esprit mal formé à un autre, tandis que l’enveloppe de la fable réserve la vérité aux seuls esprits faits pour la rencontrer. En allant plus loin, on peut même dire que la fable, surtout versifiée, embaume la vérité, l’empêche de s’altérer, même transmise par un ignorant, durant les périodes de décadence. »

Walter F. Otto, Essais sur le mythe, Allia, 2017.

Daniel P. Walker, Prisca Theologia, Allia, 2017

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