Cet été, après sa rupture, Roland Jaccard a senti le besoin de faire le tri. Il nous emmène errer avec lui autour de livres qui ont marqué sa mémoire (3/10).


Alberto Arbasino : Paris, Ô Paris

De quoi ai-je rêvé, à peine installé à Paris, à la fin des années soixante ? De voir Jean Seberg vendre le Herald Tribune sur les Champs-Elysées, de passer une fin d’après-midi en compagnie de Julien Green, de rencontrer Gabriel Matzneff à la piscine Deligny, de travailler avec Pierre-Viansson Ponté au Monde ? Des rêves exaucés, à l’exception de Jean Seberg. J’eus, en guise de consolation, Nastassja Kinski que je séduisis à Deligny en lui parlant du film de Raoul Walsh Les aventures du capitaine Wyatt avec Gary Cooper.

Un jeune italien cosmopolite, Alberto Arbasino, partageait les mêmes rêves. Je l’avais rencontré à la piscine Deligny. Il suivait des cours à Sciences-Po, rue Saint-Guillaume, où Pierre-Aimé Touchard enseignait les rapports entre littérature et politique, Sartre et Malraux, sans oublier Raymond Aron, le seul théoricien capable d’en découdre avec les communistes. Alberto Arbasino fréquente assidûment le premier étage du Flore avec l’espoir de les côtoyer. Il traque les penseurs et les écrivains : il veut savoir de quel bois ces monstres sacrés sont faits. Il croit encore aux prestiges de la littérature. C’était hier, c’est-à-dire une éternité. À le relire, je mesure quel abîme nous sépare de ces jours insouciants et glorieux.

À peine débarqué à Paris, Alberto Arbasino aspire à se recueillir sur la tombe de Proust, Proust sur lequel on commence, grâce à la biographie de Painter, à apprendre des choses pour le moins inattendues : les chaînes, les rats, la profanation du portrait de la mère… revanche posthume de Sainte-Beuve. Mais personne n’est capable de dire à Alberto où se trouve enterré l’écrivain. Ni Gabriel Marcel, ni Marcel Jouhandeau, ni même Bernard de Fallois n’en ont la moindre idée. C’est un employé du Père Lachaise qui le renseignera enfin : « Il est ici, chez nous, comme tout le monde ».

Son pèlerinage accompli, Alberto tente d’approcher Julien Green. Ce qui signifie qu’il va lui falloir renverser une à une toutes les barrières que l’écrivain a érigées entre le monde extérieur et lui. Après un parcours initiatique insolite, il finira par l’avoir en face de lui : « Il portait un noeud papillon. Il croisa les jambes, exhala un bref soupir hors de ses joues potelées, posa distraitement ses longs doigts sur le genou et murmura avec douceur : «  Je suis obsédé par l’idée de Port-Royal ».

Retour à la piscine Deligny où ses amis français, entre deux grands bains de péché, interrogent Alberto : lit-on en Italie Nimier, Nourissier, Bernard Frank, Roger Stéphane, Philippe Jullian…? Sans doute les déçoit-il un peu en leur apprenant que les critiques italiens attendent que les auteurs mûrissent : ils préfèrent parler de Du Bos, de Maritain ou de Montherlant, ce qui ravit Matzneff. Lui-même, en revanche, est fort surpris que nous ignorons tout de Cyril Connolly, mais épaté qu’entre deux huiles solaires, de préférence Tahiti ou Saint-Tropez, nous ayons calé des essais de Georges Bataille ou de Cioran.

Alberto, bien sûr, ira faire un tour à L’Express. Il y rencontrera Mauriac qui lui dira perfidement à propos de Malraux : « Quand un écrivain commence a s’intéresser à l’art, c’est mauvais signe. » Ailleurs, il entendra Gabriel Marcel, l’existentialiste chrétien, faire l’éloge du Réarmement moral et Céline pester contre le « trust des martyrs ».

Mais surtout, il assistera à une mini-révolution : l’émergence du « nouveau ». Entre deux manifestes qui viennent s’ajouter chaque matin à ceux de Sartre et de Moravia, il n’est plus question que du Nouveau Roman et de la Nouvelle Vague. Alberto poursuit l’enquête, interroge les critiques littéraires qui font autorité, de Maurice Nadeau à Jacqueline Piatier. Il y a du Tintin chez ce jeune homme captivé par les artifices de la modernité. Quand il est de bonne humeur, il apprécie même les romans de Jean Ricardou, de Claude Simon ou de Monique Wittig. Il compare Roland Barthes à « un grand chat potelé et doux, mais affectueux et voilé de mélancolies ». Assistant aux films de Godard, de Chabrol ou de Doniol-Valcroze, il a l’impression que le Temps s’est remis en marche. Bientôt, le Temps s’affolera : ce sera Mai 68.

Et Alberto Arbasino, de retour en Italie, deviendra un des acteurs de l’avant-garde littéraire. Il n’aura pas perdu son temps à la défunte piscine Deligny.

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