Malgré ses propos incendiaires et son « militantisme » de chaque instant, il ne fait nul doute pour Libération que Taha Bouhafs mérite plus sa carte de presse que Christophe Barbier…


Qui est vraiment journaliste ? Telle est la question qui donne son titre à la chronique de Daniel Schneidermann dans Libération le 24 juin 2019.

La réponse est tout de suite apportée dans le chapeau de l’article : « Le jeune reporter Taha Bouhafs, arrêté alors qu’il couvrait une manifestation d’employés sans-papiers d’une filiale de la Poste, a fait de toute évidence un travail de « vrai » journaliste ».

Garde à vue

L’auteur ne dit pas que le « jeune reporter » a été arrêté parce qu’il couvrait cette manifestation, mais c’est ce que ses lecteurs seront irrésistiblement amenés à supposer puisque, dans la suite de sa chronique, il ne leur indique pas les raisons pour lesquelles Taha Bouhafs a été placé en garde à vue tandis que son téléphone – téléphone « historique » puisque c’est celui qui avait filmé l’intervention musclée de Benalla place de la Contrescarpe – lui était confisqué. Il ne dit pas non plus qu’à la suite de cette garde à vue, Bouhafs a été convoqué devant le tribunal pour outrage et rébellion sur une personne dépositaire de l’autorité publique, lui-même se plaignant d’une épaule démise par un de ces dépositaires. Il ne dit pas davantage si l’on peut trouver dans les antécédents du « jeune reporter » les traces d’une animosité à l’endroit des forces de l’ordre rendant plausible qu’il ait « couvert » la manifestation d’Alfortville avec des procédés qui seraient, disons, à la frontière du vrai journalisme. Ainsi, Schneidermann ne rappelle pas à ses lecteurs que, le 20 avril 2018, Bouhafs a été filmé (pas par Benalla, non) devant la faculté de Tolbiac en train de bousculer un policier, en le tutoyant, puis de hurler par deux fois à l’adresse des forces de l’ordre : « Vous êtes de grosses merdes ! ».

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Certes, qui dit omissions ne dit pas mensonges par omission : il peut s’agir de simples étourderies. Et il faut par ailleurs rendre cette justice à Schneidermann qu’il n’omet pas de rappeler que Bouhafs avait en 2018 diffusé une information mensongère, relayée sans vergogne par Reporterre et par Le Média, selon laquelle un étudiant aurait été grièvement blessé par un policier, mais c’est pour préciser aussitôt « qu’il n’était pas encore journaliste » à l’époque. Il n’était pas encore journaliste, mais il avait la vocation puisque c’est dix jours plus tard, le 1er mai, qu’il filmait Alexandre Benalla place de la Contrescarpe, ce qui lui avait valu d’être embauché par Daniel Mermet, son employeur actuel, et de devenir ainsi un « vrai journaliste ». C’est donc à ce titre qu’il allait couvrir moins d’un an plus tard les émeutes de Grenoble dans des conditions que Schneidermann omet également de rappeler, mais qui lui valurent une convocation judiciaire délivrée le 18 avril 2019 par le Parquet de Paris pour diffamation publique à l’encontre de la police nationale. 

 

Incendiaire à Grenoble

En effet, le 3 mars 2019, notre jeune reporter avait posté un tweet ainsi libellé : « Bonsoir, l’heure est grave, deux jeunes de quartier de 17 et 19 ans sont morts à cause de la police à la suite d’une course-poursuite. C’est inadmissible. Les quartiers se mobilisent, il faut leur apporter notre soutien ». L’information livrée ici par ce « vrai journaliste », tout aussi porté sur l’ellipse que le journaliste Schneidermann, comportait quelques omissions et demande donc à être complétée. Dans la nuit du 2 mars, à Grenoble, deux jeunes gens, déjà connus de la police pour des faits de petite délinquance, roulaient à toute allure sur un scooter volé, tantôt sur les trottoirs, tantôt sur la chaussée, brûlant les feux rouges, sans casque, sans éclairage et sans plaque d’immatriculation. Des policiers ayant eu, en effet, l’idée saugrenue de les prendre en filature – de les « marquer à distance » conformément à la procédure prévue en ce cas -, ils tentent de leur échapper en doublant à droite un car qui, malheureusement, se rabat au même moment, provoquant leur chute et leur décès. La responsabilité des policiers n’est-elle pas patente ?

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Là-dessus, les quartiers s’étaient effectivement mobilisés puisque, dans les heures qui ont suivi, une centaine de « jeunes » attaquaient une caserne de CRS avec des cocktails Molotov et s’en prenaient aussi à des pompiers qui organisaient un centre de secours. Quant à l’appel lancé par Bouhafs à soutenir cette « mobilisation », il a été suivi d’effet : dans la nuit du 3 au 4 mars, ce ne sont pas moins de 65 voitures qui étaient incendiées. N’était-ce pas là du beau travail de « vrai journaliste » ?

La profession appelée à se positionner sur le cas Bouhafs

On comprend donc que certains journalistes, informés de ce dont Schneidermann ne juge pas utile d’informer ses lecteurs, aient eu des réticences à se solidariser de Bouhafs comme d’un confrère et lui aient dénié la qualité de journaliste. Non pas parce qu’il n’est pas titulaire de la carte de presse, ni parce qu’il n’a pas le bac, ni parce qu’il n’est pas passé par un centre de formation de journalistes et qu’aux dires de son employeur Daniel Mermet, il soit « encore en formation » : la carte de presse, difficile à obtenir, n’est pas exigible et on peut accorder à ceux qui nous l’affirment que bien des journalistes ne sont ni instruits, ni formés. En revanche, ces journalistes réticents se demandent, nous dit Schneidermann, s’il faut désigner Bouhafs comme « journaliste » ou « journaliste militant » ou « journaliste et militant ». Or Bouhafs a lui-même répondu clairement à cette question : « Je suis journaliste, pas journaliste militant. Je peux être militant dans ma vie de tous les jours, ailleurs que dans mon boulot, mais quand je suis journaliste, je suis journaliste ».

Ce journaliste-journaliste est donc capable de se dédoubler à l’égal de ces magistrats qui épinglent la photo d’une personnalité de droite détestée sur le mur des cons du local syndical où ils militent mais qui, lorsque cette même personnalité comparaît comme justiciable devant eux, la traitent avec une souveraine impartialité. L’ennui, c’est que cette parfaite étanchéité entre le militant et le journaliste que revendique Bouhafs avait été par avance démentie par un de ses camarades de La France Insoumise, parti dont Bouhafs a été le candidat aux législatives de 2017 dans la 2ème circonscription de Grenoble. Le 13 décembre 2018, le député Éric Coquerel, qualifiant Bouhafs de « Rouletabille radical », disait de lui : « Il a une vision de journaliste, mais évidemment au service d’un militantisme politique »

« Je ne vois pas en quoi je serais plus militant qu’un journaliste du Point ou de BFMTV »

Cependant, après avoir expliqué qu’il n’était pas un journaliste militant, Bouhafs ajoute : « je ne vois pas en quoi je serais plus militant qu’un journaliste du Point ou de BFMTV, ou que Christophe Barbier ». Cette comparaison a manifestement rempli d’aise Schneidermann qui s’en empare avec gourmandise pour mettre en doute la qualité de journaliste de Christophe Barbier et faire peser sur lui ce soupçon de militantisme qu’on a osé faire peser sur Taha Bouhafs… Un partout, balle au centre !

Christophe Barbier © Capture d'écran BFMTV
Christophe Barbier © Capture d’écran BFMTV

M. Schneidermann étant un journaliste honnête et scrupuleux, pas du genre à faire des parallèles boiteux ou des comparaisons foireuses, on s’attend à des révélations de taille. Christophe Barbier s’est-il présenté aux législatives sous la bannière de La République en marche ? A-t-il mensongèrement accusé un étudiant d’avoir « explosé le crâne » d’un CRS à coups de pavé, le plongeant dans un coma profond ? A-t-il molesté un membre du service d’ordre de La France insoumise en le traitant, lui et ses camarades de « grosses merdes » ? Non, rien de tout cela, mais bien plus grave encore. Jugez-en par vous-même :

Il a déclaré : « Les idées pour lesquelles je me suis battu pendant trente ans sont assez bien […] représentées par Emmanuel Macron ».

Il blague volontiers.

Il a vanté le système britannique.

Il porte une écharpe rouge pour qu’on ne voie pas en lui ce qu’il semble être : un odieux néolibéral favorable au travail des octogénaires.

Il fait le buzz « en proférant toutes les énormités possibles ».

Il n’a pas couvert la manifestation d’Alfortville.

La cause est entendue. On voit clairement qui est le vrai journaliste et qui est le vrai militant. Quant à Christophe Barbier, on n’ose pas lui dire ce qui lui reste à faire à présent pour mériter sa carte de presse et l’estime de Daniel Schneidermann !

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