Des archives secrètes à la chambre à coucher


Invariablement, le rayon « Histoire » a toujours été le plus dynamique dans nos librairies. A mesure que son enseignement décline dans les écoles de France, les auteurs viennent étancher une soif de savoir intarissable. Les nouveautés encombrent toujours les étagères à chaque rentrée, les salons spécialisés animent les foires provinciales chaque week-end et les historiens diplômés ou amateurs écrivent. Notre vieille nation en voie de fossilisation veut comprendre son passé pour mieux appréhender son présent. On recherche dans « hier » les raisons d’abhorrer ou de supporter simplement « aujourd’hui » ; le futur étant réservé à une poignée de privilégiés.

Sémantique révélatrice

Notre pays aime ressasser sa chronologie, ultime paravent des crises à venir. On se console en ânonnant quelques dates et en visitant notre patrimoine bâti. On joue à la loterie nationale en déplorant l’état souvent piteux de nos châteaux et de nos églises. Il n’y a bien que les voyants et les guérisseurs qui font une concurrence âpre aux historiens, le roman ayant été déserté par les lecteurs, même les femmes, longtemps ces inconditionnelles supportrices, le délaissent. Le monde du livre se partage ainsi entre les philosophes du bonheur, ces nouveaux arcandiers de la santé et les temps revisités. On espère soigner son « moi » intérieur en explorant certaines périodes. Le mois de février a beau être court en jours, il est prolixe en sorties.

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Ce qui est plaisant avec l’Histoire, c’est d’une certaine manière sa plasticité éditoriale, cette malléabilité à trouver sans cesse de nouveaux points de vue. On peut aborder cette matière d’une façon docte mais aussi très légère voire charnelle, elle offre des angles et des entrées assez fascinants. Commençons par le commencement, c’est-à-dire la signification profonde des Noms d’époque, de « Restauration » à « années de plomb ». Nommez les choses, c’est déjà se trahir ou travestir pour le moins la réalité. Notre roman national se s’est-il pas construit sur des images vraies ou fausses ? Peu importe, les grands peuples sont avant tout des conteurs. Dans la collection Bibliothèque des Histoires chez Gallimard, sous la direction de Dominique Kalifa, les noms des périodes historiques et des représentations « qui s’y attachent » n’auront plus de secret pour vous. Les chrononymes vont entrer dans votre vie.  « Car on ne se contente pas de découper le temps, on le nomme également, et cette opération est tout sauf insignifiante. Nommer est en effet toujours porteur d’intentions ou d’effets. Même réfléchie, la désignation d’une période charrie avec elle tout un imaginaire, une théâtralité, voire une dramaturgie, qui peuvent gauchir l’historicité propre et donc le sens » prévient Dominique Kalifa, dans son introduction. Grâce aux commentaires d’éminents spécialistes, vous allez enfin découvrir ce qui se cache derrière le terme mystérieux de « Risorgimento » italien.  L’ère victorienne, la Transición et movida en Espagne, les années de plomb en Allemagne, les années vingt qu’elles soient folles ou Roaring Twenties et puis bien évidemment les indépassables Trente Glorieuses révèlent enfin leur charge politique. La sémantique ne ment pas.

Sport automobile et jet set

Qui se souvient de Jean-Marie Balestre (1921 – 2008), président de la puissante Fédération Internationale du Sport Automobile, pape des sports mécaniques ? Tribun exceptionnel, homme d’influence, infatigable manouvrier, caractère énorme, bloc impénétrable qui fut le seul Français à porter l’uniforme des Waffen-SS et à « se voir attribuer la carte de déporté interné de la Résistance ». Il y eut des procès, des polémiques, d’interminables recours et puis l’oubli. Olivier Pigoreau, dans Son âme au diable, revient sur la période 1940-1945 avec à l’appui un immense travail de recherches et aussi de distance. « Prétendre en dissiper toutes les zones d’ombre serait présomptueux et, d’ailleurs, assez vain. Il n’est plus l’heure de juger Jean-Marie Balestre seulement de raconter comment lui et quelques autres traversèrent une époque où la chance, parfois, sut sourire aux audacieux » annonce-t-il, en préambule. On est à la fois dans le roman d’espionnage, les arcanes du pouvoir, les volte-face et les embrouillaminis d’une période trouble.

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Dans un tout autre genre, moins sombre encore que la vie des sœurs Bouvier soit d’une tension dramatique extrême. On doit ce nouveau récit Jackie et Lee paru chez Albin Michel à la reine des infréquentables, l’écrivain Stéphanie des Horts. C’est un régal d’érudition amusée et d’alcôves dévoilées. Un de ces bonbons doux-amers qui raconte la vie des « Happy few » sans prétention avec le sens de la formule et un goût certain pour le strass. L’ironie glaçante des petites filles riches n’échappe pas à Stéphanie des Horts, hussard au féminin à la plume tantôt sensuelle, tantôt vacharde avec toujours un fond de nostalgie inguérissable.

Ce n’est pas une historienne de formation mais une romancière qui connaît ses classiques et les tourments du cœur. Elle étudie la jet set comme un biotope à part entière et nous en révèle toutes les frasques. Elle ne juge jamais ses personnages, là réside son talent. Après son best-seller sur les sœurs Livanos, elle a jeté sa gourme sur le clan Kennedy. Avec elle, on voyage toujours en première classe, Rolex Daytona au poignet. Une nuée de paparazzi suit les mouvements de ces « belles personnes ». On est, à la fois, chez Fellini et dans un épisode de Dynastie comme si Joan Collins entrait à la Cour d’Angleterre en déshabillé de soie. Les jeunes femmes portaient, en ce temps-là, des robes Givenchy. Les garçons roulaient en Ferrari Spider California. La côte Amalfitaine berçait leurs espoirs. On s’échangeait des amants et des présidents au petit-déjeuner. Ces ambitieuses, blessantes et désirables, guidaient la marche du monde. Ce jeu de bonneteau entre héritiers et amertume, richesses et jalousies fait également partie de notre Histoire.

Les noms d’époque – De « Restauration » à « années de plomb » – sous la direction de Dominique Kalifa – Gallimard

Son âme au diable – Jean-Marie Balestre 1940-1945 – d’Olivier Pigoreau – Préface de Jean-Marc Berlière et Postface de Romain Slocombe – Konfident

Jackie et Lee de Stéphanie des Horts – Albin Michel

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