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Paris, 1959

"Rue des Prairies" sur Arte.TV

Paris, 1959
"Rue des Prairies" (1959)de Denys de la Patellière. Claude Brasseur et Jean Gabin © Marcel Dole / Photo12 via AFP

Film de La Patellière avec Gabin à la manœuvre et Audiard aux dialogues, Rue des Prairies est la chronique d’un monde disparu où un homme seul élève une famille dans un Paris populaire, loin des cartes postales.


« La nostalgie camarade », notre époque se shoote à la nostalgie. Les boomers ne veulent pas quitter le XXᵉ siècle et surtout les Trente Glorieuses. Quoi de plus normal, me direz-vous, il nous faut bien supporter nos temps déraisonnables. Il y a sur Facebook, un groupe dédié aux Trente Glorieuses, justement. Chacun y va de sa photo souvenir : le mariage des parents en 1953, la photo de classe des années 70 avec le fameux sous pull en acrylique orange, l’embouteillage de départ en vacances sur la Nationale 7, où l’on sent les internautes émus jusqu’aux larmes en évoquant le pique nique au bord de la route avec la glacière.  Moi même en l’écrivant, j’ai la larme à l’œil.

Rendez-vous Rue des Prairies

Comme souvent, rendez-vous sur Arte pour un shoot supplémentaire de « c’était mieux avant », et précipitez-vous sur Rue des Prairies unfilmde1959 de Denys de La Patellière, ce réalisateur  qui  symbolisait «  le cinéma de papa » honni par la Nouvelle Vague. Celui-ci confiait au Figaro en 2002 : « J’étais un metteur en scène commercial et ça n’est pas pour moi un mot péjoratif. Je n’avais pas l’ambition de faire une œuvre, mais de réaliser des spectacles et d’intéresser les spectateurs. » Voilà précisément ce qui manque cruellement au cinéma français depuis plusieurs années : des artisans du cinéma respectueux du public.

En 1959 est sorti également le merveilleux film de Truffaut : Les 400 coups. Le plan final, le regard défiant le monde de Jean-Pierre Léaud, est certainement un des plus beaux regards caméra du cinéma mondial. Rue des Prairies versus Les 400 coups : « Jean Gabin règle ses comptes à la Nouvelle Vague », telle était l’accroche commerciale de Rue des prairies à sa sortie, avec la formule bien connue d’Audiard, dialoguiste du film : « La Nouvelle Vague est plus vague que nouvelle ». Bon mot et merveilleuse mauvaise foi.

Le monde de 1959

Film considéré comme mineur dans la somptueuse filmographie de Gabin, Rue des Prairies, paraît, avec le recul, délicieux et rafraîchissant.

Henri Neveu, en rentrant de la guerre en 42, apprend que sa femme est morte en couche en mettant au monde un enfant qui n’est forcément pas de lui. Il l’accepte et le voilà seul avec trois enfants à charge. Nous retrouvons tout ce beau monde en 1959, dans un Paris pas encore saccagé, entre Ménilmontant, les beaux quartiers et L’Isle-Adam, qui ressemblait encore à un tableau de Renoir. Gabin est fier de ses deux aînés, dont l’un est coureur cycliste et l’autre cover girl (respectivement le jeune Claude Brasseur et la jeune Marie-José Nat). Et désarmé par son fils préféré, celui qui n’est pas de lui, qu’il ne sait comment aimer. Le tout est plaisant même si la réalisation est sans relief. Gabin fait son Gabin au risque d’éclipser les autres acteurs, et les dialogues d’Audiard sont « audiardesques » comme jamais. « Se laver le train dans un hôtel de passe tu appelles ça le progrès ! » dit-il à a fille lorsqu’il apprend qu’elle a un amant.

Un film « féministe » ?

Mais le plus intéressant dans ce film, le plus moderne aussi, c’est Gabin en « papa solo ». Sa figure diffère de celle habituelle des veufs au cinéma, qui en général se remarient. L’éducation de ses enfants semble être primordiale pour lui. Il est à la fois dépassé, forcément colérique mais aussi compréhensif et étonnamment moderne. En effet, il trouve normal que sa fille fasse des photos de mode et quitte la maison. Il est comme une âme en peine lorsqu’il se retrouve seul, et confie à son pote de bistrot, qu’entre les oreillons de l’un et la varicelle de l’autre, il n’a jamais eu le temps d’avoir de relation amoureuse.

On se croirait dans une chanson de Goldman : Il a fait un bébé tout seul. Le génie de Gabin fait que cela n’est jamais caricatural, on pourrait même affirmer que dans ce film Gabin est féministe. Le symbole du mâle blanc à l’ancienne se révèle finalement plus féministe que toutes les Caroline de Haas de la terre. La modernité est intemporelle, contrairement au progrès. Et puis, pour résister aux vérités progressistes, demeurons  avec Gabin, sa sagesse et ses doutes. « Maintenant je sais que l’on ne sait jamais ».

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est enseignante.

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