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Patrick Besson: l’après nous

Désabusé, un brin grinçant, jamais ennuyeux.

Patrick Besson: l’après nous
Patrick Besson, écrivain et journaliste français / PHOTO: BALTEL/SIPA / 00617410_000015

Dans Scènes de ma vie privée, ça y est, Besson est devenu vieux


Un soir, il y a longtemps, Michel Déon m’avait dit que Patrick Besson était son fils spirituel. Nous étions dans son studio de la rue de Beaune, nous buvions du Jameson et il fumait un Cohiba. Déon, de sa voix éraillée, ajouta : « C’est un bon romancier, mais il se disperse un peu trop ».

Le hussard autofictif

À 66 ans, Patrick Besson est, selon l’expression de son éditeur, « couvert de médailles comme un général d’Empire ». Il est membre du jury du prix Renaudot, journaliste, et a écrit plus de 70 livres. Scènes de ma vie privée est un roman. Je me suis dit que ça valait le coup de retrouver le romancier, fils spirituel du hussard Déon. Mais s’agit-il vraiment d’un roman ? Le personnage principal se nomme Lucien, écrivain de 68 ans quitté par sa femme, Zoé, cheveux blonds mi-longs, yeux verts, éditrice romancière d’origine italienne de 33 ans. On l’aura compris : le récit glisse vers l’autobiographie. Lucien, au fond, on s’en moque un peu. On ne le connaît pas, tandis que Patrick, oui. Depuis le temps qu’il écrit, qu’il parle de lui, de ses goûts, de son quartier où il habite, Montmartre, de son enfance à Romainville, de son père russe et de sa mère croate, de son soutien à la Serbie, de son coup de gueule contre Annie Ernaux, spécialiste de la dénonciation en bande. Il est presque un ami, et on n’aime pas qu’un pote tombe en dépression pour une histoire d’amour. Parce que, une rupture amoureuse, ça fait mal, ça dure et jusqu’à la tombe parfois. Ça ne cicatrise pas, une blessure d’amour. C’est ce que nous affirme Besson, au fil de chapitres courts et phrases en forme d’axiome.

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Il lui arrive de ne pas mettre de pronom personnel. On a l’impression que le cœur, trop gros, qui bat trop vite, a besoin de se délester. La mémoire est encombrée de souvenirs douloureux. Besson ne parle pas que de sa rupture. Il décrit le monde de l’édition parisienne. Les jeunes écrivaines qui rêvent de prix littéraires et dont les ventes se révèlent dérisoires. Les nombreux déjeuners où l’on picole jusqu’à 15 heures, les histoires de tromperies, les complots médiocres, les jalousies, les manuscrits qu’on ne lit pas. L’écrivain-éditeur, paraît-il, est un paresseux. Il cite l’intouchable Camus – il aime égratigner l’auteur de L’Étranger, roman publié en 1942 sous l’occupation allemande. Besson traîne son spleen de Saint-Germain-des-Prés à Montmartre, où il « flotte comme dans un pantalon trop grand ». L’écrivain confesse : « Le moment où je souffre le plus de notre séparation : en début de fin d’après-midi, quand je rentre rue des Trois-frères. Chez nous. Qui n’est plus que chez moi. Où personne ne m’attend ». Besson évoque « cette manie qu’ont les humains, depuis l’Antiquité, de vivre à deux ». Je me souviens que, dans l’un de ses livres, je ne sais plus lequel, Morand écrivait que dans le couple, il y a l’homme, la femme, et le couple. Il faut donc composer à trois.

Désabusé mais jamais ennuyeux

Scènes de ma vie privée est désabusé, un brin grinçant, jamais ennuyeux. Un détail, parfois, agit comme le chant de la grive dans le bois de Combourg, évoqué par Chateaubriand. Ça déclenche involontairement la mémoire affective du lecteur. Exemple : « Zoé marchait trop vite pour moi. Est-ce quand je lui ai demandé – dans la rue Yvonne-le-Tac, en nous dirigeant vers la place Suzanne-Valadon et le funiculaire, un soir d’hiver – de ralentir le pas qu’elle commença à ne plus m’aimer ? » On finit seul, à dormir avec sa canne comme Lautrec. Parce que la rupture, lorsqu’elle intervient à plus de 60 piges, ouvre sur la mort. On se dit que l’amour nous est désormais interdit, qu’il faut dire adieu à la chevauchée des tanagras. Le passé lointain, celui qu’on croyait tenu derrière la digue, ressurgit et vous submerge. On prend l’eau de toute part. Que reste-t-il ? Besson : « J’avale des jours au goût de carton ». La dernière page de cette confession diablement inspirée est bouleversante. On se dit qu’il faut beaucoup souffrir pour écrire un bon roman. Patrick Besson, du reste, a raison lorsqu’il affirme que « l’amour n’est pas un sujet de roman, à moins d’échouer ».

Patrick Besson, Scènes de ma vie privée, Grasset, 198p., 19€.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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