Bisbilles, accusations de mauvaise gestion et d’indigénisme, départs en chaîne : la webtélé mélenchoniste est un joyeux bordel.


Il y a moins d’un an, « Le Média » se lançait à grand renfort d’ironie. Cette webtélé mélenchoniste-mais-pas-que s’ouvrait en effet par un JT férocement autoparodique, au cours duquel la journaliste Aude Rossigneux parait à l’avance les critiques les plus caricaturales : le lider maximo Mélenchon y était encensé, le Venezuela et la Corée du nord montrés en exemple, les députés insoumis brossés dans le sens du poil et Staline réhabilité1.

Las, plus qu’une chaîne aux ordres, le parangon de la subversion que se voulait Le Media s’est involontairement transformé en révélateur des fractures de La France insoumise.

Au commencement était le Verbe…

Tout avait pourtant si bien commencé. Annoncé fin septembre 2017 par la publication d’un manifeste dans Le Monde en faveur d’un média « humaniste, féministe, écologiste, progressiste, antiraciste » et même « pluraliste », le démarrage de la webtélé se faisait sous le parrainage d’intellectuels tels qu’Eva Joly, Karl Zéro, Josiane Balasko, Robert Guédiguian, Bruno Gaccio, Laurent Baffie ainsi que quelques fantaisistes comme Arnaud Montebourg, Pierre Joxe ou Noël Mamère. Et pas question de créer une TV Mélenchon : « in-dé-pen-dant » des chapelles et des coteries, on vous dit… Certes, l’ancienne directrice de la communication de Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou, pilotait (bénévolement…) la chaîne, mais nous jurait qu’elle avait abandonné sa défroque. Et pour nous rassurer, l’ex-apparatchik du PS protégée de Michel Charzat et Laurent Fabius se voit flanquée de l’inévitable Gérard Miller, psychanalyste et sermonneur cathodique qui tient les cordons de la bourse du Media.

…et les lumières fuirent

Une première désillusion survient en février 2018 au départ de la présentatrice Aude Rossigneux. Premier épisode d’une longue série de déboires, le non-renouvellement de son contrat à durée déterminée révélait l’envers du décor. Derrière l’utopie d’une télévision gratuite financée par les donateurs (« les socios »), les jérémiades de cette Calimerette s’étalaient dans toute la presse. « Une brutalité qui n’est pas exactement conforme à l’idée que chacun se fait d’un ‘management’ de gauche. Une brutalité qui serait peut-être un sujet pour Le Média si elle était le fait d’un Bolloré » : la formule faisait mouche et ouvrait la boîte à gifles. Tentant de la jouer patron cool, Miller ne tarissait pas d’éloges sur les qualités professionnelles de Rossigneux, regrettant simplement son obstination à présenter le journal – un exercice pour lequel elle n’aurait pas été taillée – à l’exclusion de tout autre programme…

« Crise », le mot fusait chez les mauvaises langues. Facile de moquer les soubresauts d’un frêle esquif citoyen soumis aux bourrasques de la société marchande. Mais le travail du négatif se poursuivait, n’entamant en rien le moral des soutiers.

Sur le fond, Aude Lancelin s’efforce de maintenir l’équilibre entre média d’opinion et obligation de pluralisme, au grand dam de certains « socios » excédés par l’invitation des réacs Natacha Polony ou Marianne Durano de la revue Limite dans des débats contradictoires. S’il faut parler bien franc, la gauche n’a pas le monopole du sectarisme, à en juger par certains commentaires de lecteurs allergiques à toute parole contradictoire…

Mais c’est au sein même du Média que s’ouvre une nouvelle brèche. Fin février, le vieux briscard Noël Mamère quittait le navire sur une question de fond, contestant l’opposition du Média à l’opposition syrienne, qu’il percevait comme un soutien latent au régime de Bachar Al-Assad.

Après eux, le Déluge

Au printemps, c’est le drame. Le Média invente un blessé dans le coma après l’évacuation policière de Tolbiac ! De circonlocutions en explications vaseuses, Gérard Miller a beau plaider la bonne foi et nous expliquer qu’ils ont eu raison d’avoir tort, cette fausse nouvelle enfonce la chaîne dans le purin. Comme dirait Debord, sa période de coexistence pacifique avec la vérité aura été de courte durée… Voilà de quoi bien faire ricaner les parlementaires macronistes qui voudraient légiférer contre les fake news.

A l’ère des réseaux sociaux, les disputes de famille se font au grand jour. En juillet, Sophia Chikirou quitte bruyamment l’aventure, accusée par les équipes du Média d’avoir facturé son « bénévolat » 130 000 euros en facturant des services au nom de sa société. Contestant cette mise en cause, elle en appelle au génie médiateur de Bruno Gaccio (oui, le ci-devant auteur des Guignols…) pour aboutir à un compromis sans quoi elle se pourvoira en justice. Comme dans tous les couples, les problèmes de gros sous échauffent les esprits. Maintenant que Le Media fort marri cherche des capitaux, Miller lance publiquement, avec des trémolos dans sa voix de fausset : « Tout semble nous séparer aujourd’hui alors que nous avons été particulièrement proches pendant plus d’un an. » Quand Chikirou lui reproche d’avoir refusé tout audit des finances, la réponse du berger à la bergère ne tarde pas : « J’ai essayé pendant les 15 jours du séminaire d’y voir un peu clair sur ta gestion (et ce n’était pas facile, crois-moi), et j’aurais refusé que tout s’éclaire comme par miracle. » Fermez le ban, on ne les (re)mariera pas. Qu’à cela ne tienne, Lancelin remplace Chikirou au pied levé et annonce une refonte des programmes afin de mieux relever le « défi consistant à se passer de toute sujétion capitalistique industrielle ». Debout, les forçats de la faim !

Lancelin du crac

Toutes les bisbilles précédentes sont de la petite bière comparées aux dernières querelles qui fracturent la rédaction du Media. Plus question d’affrontements picrocholins, ou alors pas seulement. Une frange de la rédaction accuse Aude Lancelin de les avoir écartés de la création d’une Société des journalistes (SDJ). Pire, ces frondeurs conduits par le journaliste Alexis Poulin (que le séminaire d’été du Media n’a visiblement pas convaincu…) épinglent la dérive indigéniste des proches de Lancelin.

Quelques-uns parmi ces derniers se disent « racisés », au mépris de l’universalisme laïque et républicain qu’est censé exprimer Le Media. « Au moment où le terme de race doit disparaître de la Constitution, ils le revendiquent comme une identité ! » soulignent malicieusement leurs détracteurs en rupture de ban avec Le Media. En somme, Lancelin encouragerait une ligne Obono jusqu’à promouvoir au poste de rédacteur en chef actualités un certain Théophile Kouamouo, auteur de la bourde sur le prétendu « blessé grave » de Tolbiac. Les conjurés anti-Lancelin du Media ne manquent pas de l’incriminer pour avoir diffusé cette rumeur qui s’est « avérée fausse » (sic). Avec pareille maîtrise de la langue, nul doute que les frondeurs auteurs de cette lettre ouverte ont toute leur place à la télévision…

Au risque de conforter les derniers fidèles socios dans leur mentalité obsidionale, des « jeunes de gauche » annoncent une future scission : le Nouveau Media ! Gag ou énième scission ? Les mésaventures du Media auront au moins réussi à nous rassurer sur l’hypothèse d’une présidence Mélenchon. S’il arrive au pouvoir, le tenant de la VIe République aura fort à faire avec ses propres divisions. Avant de pouvoir revêtir l’habit de petit père des peuples, encore faut-il savoir gérer ce joyeux bordel !

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