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Les démons africains du romancier mozambicain Mia Couto

Mia Couto essaie seulement de s’en tenir à ce qu’il ressent, pour nous relater un traumatisme, le sien, mais aussi celui de tout un pays...

Les démons africains du romancier mozambicain Mia Couto
L'écrivain mozambicain Mia Couto, en novembre 2021 © Armando Franca/AP/SIPA

Le romancier mozambicain Mia Couto est l’un des plus célèbres et des plus traduits de son pays. Né en 1955, ce fils de Portugais émigrés a commencé par être journaliste, puis poète, comme son père Fernando Couto, dont il a partagé l’engagement anticolonial. Le Cartographe des absences raconte cette histoire.


Il faut peut-être rappeler ici le long contexte historique de l’empire colonial des Portugais. Ils ont occupé le Mozambique dès le XVIe siècle. Vers la fin du XIXe, ils essayèrent de réunir cette région à l’Angola, leur autre possession africaine. Les Anglais, pourtant leurs alliés, les en empêchèrent. C’est en 1951 que les Portugais firent du Mozambique une province d’outre-mer. Des mouvements nationalistes émergèrent quelques années plus tard, pour fusionner dans le Front de libération du Mozambique (Frelimo) en 1962. En 1970, le légendaire leader indépendantiste Samora Machel en prit la direction. Quand le régime salazariste de Lisbonne s’effondra le 25 avril 1974, le Mozambique accéda bientôt à son indépendance en devenant une République populaire, sous la présidence du même Samora Machel.

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Mia Couto, avec Le Cartographe des absences, a écrit un roman autobiographique, qui se passe aujourd’hui, mais en se focalisant rétrospectivement sur le souvenir de la terrible année 1973. Il se représente en écrivain à succès des années 2000, revenant dans sa ville natale, Beira, pour tâcher d’exorciser ce qu’il y a vécu enfant. À son arrivée, il est accueilli par une jeune femme, Liana, petite-fille d’un ancien responsable de la police, l’inspecteur Óscar Campos. Elle a hérité de son grand-père une masse d’archives, qu’elle remettra à l’écrivain pour lui permettre d’étoffer son enquête. Tous les personnages sont à la recherche de leur passé, ou de celui de leurs ancêtres, et Liana ne fait pas exception à la règle.

Un hommage au père

Le père du narrateur, journaliste et poète, joue un rôle déterminant. Esprit vagabond et farouchement anticolonialiste, il emmène son fils dans la petite ville d’Inhaminga, où les soldats portugais se sont livrés à une tuerie. Il veut, comme son fils plus tard, témoigner de ce qu’il voit. Ainsi que le lui écrit un camarade : « Alors, fais du journalisme une opération militaire : amène cette terre lointaine où tout peut arriver sans que personne ne soit au courant à l’intérieur de la ville où tout se sait, surtout ce qui n’est jamais arrivé. » Mia Couto décrit très bien l’ambiguïté de cette tâche de témoin.

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La figure du père est l’une des plus attachantes. Comme il le dit lui-même : « Je suis un poète révolutionnaire qui a perdu la foi dans la poésie et la révolution. » Lui aussi subit la situation politique dans l’angoisse. Il essaie de s’en distraire par des aventures féminines à répétition. Mia Couto pose, dans ce livre, la question de la révolution, et du bilan qu’on peut en tirer. A-t-elle servi à quelque chose ? Désormais, sur le plan historique, tout semble connu. N’est-il pas oiseux de revenir une énième fois sur la dialectique forcément simpliste des guerres coloniales ? Il se trouve que Mia Couto fait revivre cette époque antédiluvienne avec beaucoup de vivacité, malgré son double dépressif qui ne rêve que de rester à ne rien faire dans son hôtel ‒ non sans raisons, sans doute : « Triste ironie, avoue-t-il : j’ai fait ce voyage pour recueillir des souvenirs de ma ville mais je reste enfermé à l’hôtel, peut-être par peur de découvrir que ma vie repose sur un mensonge. »

La révolution accomplie

Liana le pousse malgré tout à poursuivre sa quête d’identité. Il rencontrera ainsi toute une galerie d’hommes et de femmes parfaitement pittoresques, qui l’aideront à restituer ces temps anciens de la lutte pour la liberté. « Si tu es un écrivain, lui dit un homme très âgé, tu dois savoir que ce n’était pas une époque, c’était une vie, une autre vie… » Davantage qu’un roman, Le Cartographe des absences est probablement une sorte de reportage journalistique sur la mémoire. C’est un recueil de faits vrais, et de paroles authentiques, sur une révolution accomplie.

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Ce qu’on peut néanmoins continuer, par facilité, à appeler « roman » est un genre qui possède cette capacité de faire comprendre les mystères cachés, comme Dostoïevski dans Les Démons. C’est ce qu’a voulu élaborer ici Mia Couto, dans un style sobre, mais assez peu classique, à vrai dire. Rien n’est fait pour retenir le lecteur, il n’y a aucun pathos (c’est un atout). Mia Couto essaie seulement de s’en tenir à ce qu’il ressent, pour nous relater un traumatisme, le sien, mais aussi celui de tout un pays. En ce sens, Le Cartographe des absences est une très belle réussite littéraire.

Mia Couto, Le Cartographe des absences. Traduit du portugais (Mozambique) par Elisabeth Monteiro Rodrigues à partir du texte original de l’édition Caminho révisé par l’auteur. Éditions Métailié.

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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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