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La flûte enchantée

La flûte enchantée
Emmanuel Macron réélu président, 24 avril 2022 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Sous le signe de l’hexagone, Monsieur Champagne, Martine au pays des Soviets


24 avril, 20H00… « Les rayons du soleil évincent la nuit ; Ruinent le pouvoir mensonger des imposteurs… ». Le Prince Tamino l’a emporté. La reine de la nuit et les forces du mal sont vaincus. Tout le monde respire… « Ah les cons ! S’ils savaient… » murmurait Daladier de retour de Munich devant une foule en liesse, au Bourget, le 30 septembre 1938. Sur le Champ-de-Mars, le vainqueur du jour improvise un programme : « l’invention collective d’une méthode refondée pour cinq années de mieux – qui à coup sûr ne seront pas tranquilles – au service de notre pays, de notre jeunesse ». Depuis 2017, Emmanuel Macron n’a cessé de se réinventer : Jupiter martial, Lucien Jeunesse-Jeu des 1000 euros pendant les forums citoyens, Monsieur Champagne de la Mirandole débattant huit heures d’affiliés avec 64 intellectuels, Maître Capello animateur d’ateliers Croq’ vacances-démocratie participative, Cambronne de la Covid, Super Résistant d’extrême-centre en 2022… Sans conviction, inventio, ni feu, le « président de toutes et tous » nous promet une « France plus indépendante, une Europe plus forte, une grande nation écologique, une société plus juste, une défense de l’égalité entre les femmes et les hommes… ». 

Flûte enchantée ou Requiem ?

Le Macron de Münchhausen

Le président obtiendra probablement une nouvelle majorité parlementaire mais il a échoué sur l’essentiel : réconcilier – a minima apaiser – l’archipel français. En triangulant ses opposants, désossant la droite et la gauche, il aggrave des fractures, accélère la métamorphose de la lutte des classes en lutte de blocs -élitaire contre populaire- : une confrontation mortifère, de valeurs autant que de richesses. Les souverainistes et gauchistes se disputent le bas de la cordée. Majoritaires, en colère, les ‘Somewhere’, pestent contre les ‘Anywhere’, les élites, le système. Lutter contre l’extrémisme en soufflant sur les braises, rejouer à chaque élection le chantage au danger fasciste, c’est cynique et irresponsable. La mythologie républicaine est minée par une re-féodalisation, les obsessions identitaires, le communautarisme. Les bataillons, l’étendard, le jour de gloire, incommodent les jeunes consciences. La patrie n’existe plus.

Une pensée flottante et un manque de virtù expliquent beaucoup d’impasses et déconvenues du quinquennat. La politique ne se réduit pas au marketing, management, ré-engineering, un nexus de contrats de tous avec tous, des mots creux qu’on dit avec les yeux. La politique à l’estomac et le virage du cirque… La politique n’est pas une science. Rue Saint-Guillaume, Emmanuel Macron a oublié les leçons de Baltasar Gracián, du Grand Inquisiteur de Dostoïevski. Le pouvoir est d’essence religieuse. Il faut trois forces pour subjuguer les consciences : l’autorité, le mystère, le miracle. Nous sommes loin du compte. Une énième métamorphose, pirouette, la navigation à vue, au fil des sondages, un cabinet de petits scribes bavards, sans envergure, la manne du « quoi qu’il en coûte », une femme à Matignon, ne suffiront pas pour calmer les colères, exorciser la guerre civile, arriver à bon port. On ne construit pas le contrat social sur un poteau rentrant, en finale de Coupe du monde, tous les 20 ans…

Martine au pays des Soviets

Jadis vivace et bien acclimaté, le progressisme canal historique (héritier des Lumières, nourri de tolérance, de rationalisme, d’universalisme), se meurt. C’est devenu la voiture balai des illusions perdues, un marqueur pour séparer les bons des méchants, une franchise permettant d’écouler au Bon Marché des bons sentiments, dans les eaux glacées du calcul hédoniste, une verroterie politique décorative, semblable aux petites figurines vendues en duty free dans les aéroports. Le meilleur ennemi de toujours, golem maléfique, diabolus ex machina, c’est l’extrême droite, dans la cinquième zone du neuvième cercle de l’enfer. Il est plus compliqué de se confronter au réel, ici-bas, que de faire tourner le monde sur son pouce dans un entre-soi woke, arrogant, sectaire, multiplier les crises d’indignation et les promesses de Limbes. « Les jeunes consciences ont le plumage raide et le vol bruyant. » (Henri Michaux).

Protégé par une garde de silentiaires, Bernard Tapie de l’insoumission, Jean-Luc Mélenchon rachète à la barre électorale, Martine, les Barbapapa, rouges, roses, verts, naïfs, déconstruits, dégenrés, éparpillés par petits bouts façon puzzle, au 1er tour de la présidentielle. Le Senhor Oliveira trotskiste emballe dans le pathos des anchois avariés : fallafels bio, peaux d’ours, moulins à vent, voile laïque, l’orgasme pour tout.e.s… Peu importe le réel, les contraintes économiques. Les gros paieront, nous sommes riches de nos différences ! L’Union Populaire c’est un Programme commun entre Jean, Luc et Mélenchon. Il faut de la brutalité pour fédérer le peuple de gauche. Le grand Mélenmouchi réussira-t-il la captation d’héritage, le vol d’ancêtres que son mentor François Mitterrand avait magistralement orchestré en son temps ? L’égo surdimensionné du Joueur de flûte de Hamelin pourrait lui jouer des tours : ce n’est pas large, un trou de souris.   

Sous le signe de l’hexagone  

Les démocraties solides plongent leurs racines dans le temps long, les coutumes, une culture de dialogue social, de compromis et décence commune. N’en déplaise aux politologues candides et historiens amnésiques, l’ADN national n’est pas athénien. Nous ne nous sommes jamais beaucoup aimés. Notre tradition c’est le vertical, une courtisanerie furieuse, depuis 1789 pour tous. Avec ou sans-culotte, gilet, le vice national c’est l’amour de l’État, des chefs (grands et petits), des statuts, et l’acceptation de tous les despotismes, caporalismes, carottes et bâtons. Sous le signe de l’hexagone, pas de liberté pour les amis de la liberté ; on tranche ce qui dépasse. Historiquement, politiquement, symboliquement, Marianne n’est pas démocrate.

Quand les mystères sont très malins, ils se cachent dans la lumière. Le mot de Giono éclaire l’extraordinaire tour de passe-passe au cœur de notre mythologie nationale : faire passer l’amour du chef et la servitude volontaire pour un culte de l’égalité. Cette fable rassurante est colportée depuis des lustres, de l’école primaire au Collège de France. Idéalistes, révoltés, clercs, puissants, chacun joue sa partie, tout le monde y trouve son compte. Pour sauver les magistères, prébendes, privilèges (intellectuels, politiques ou économiques), il faut éviter de se regarder en face, il faut flatter les égos, calmer les impatients, arroser les idéaux et les idéalistes, endormir le vulgum pecus avec de beaux discours : lundi incendiaires, mardi apaisants.

Un seul maître nous manque et tout est dépeuplé. Vergniaud, naïf, s’imagine que les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Personne ne marche sans référence aux idoles. Pas de société sans opéra, laudes, récit fondateur. Pas de pouvoir sans drapeau, hymnes, devises héroïques, archives. Les morts, l’imaginaire, l’impalpable édifice du souvenir, vivent en nous. Les monarchomaques, les Lumières, la laïcité ou la désobéissance civique, ne changent rien à l’affaire. Sieyès a vendu la mèche : le pouvoir vient d’en haut et la confiance d’en bas. « Dieu envoie l’empereur aux hommes comme loi vivante – la loi qui respire » (Novelle 105 de Justinien). Pour l’Occident, les grandes vérités, sur l’État, le pouvoir, l’obéissance, nous les trouvons dans Homère, Saint-Augustin, Shakespeare, la soupe primitive des scolastiques, les montages dogmatiques, savamment analysés par Pierre Legendre.

« Il faut savoir ce qu’on veut, quand on le sait avoir le courage de le dire, quand on l’a dit avoir le courage de le faire » (Clémenceau).


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