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La consultation

Une nouvelle de Jacques Aboucaya


La consultation
Salle d'attente. Image d'illustration Unsplash.

Multiplication des déserts médicaux, hôpitaux surchargés, urgences fermées, personnels sous-payés, médecins généralistes en grève, pénurie de médicaments, tel est le triste état de notre médecine. Heureusement, ce ne fut pas toujours le cas, ainsi qu’en témoigne ce conte.


   À mon arrivée chez le docteur Bonnemaison, j’eus l’heureuse surprise de trouver la salle d’attente déserte. Je coupais ainsi à ces interminables stations assises, occupées par la lecture de revues dénuées d’intérêt, le Mensuel du collectionneur de cravates, Les mille et une recettes de tante Rosalie ou Modes et travaux forcés. Tous périodiques dont l’unique vocation semble être de meubler les antichambres de praticiens où on les trouve en exclusivité. Défraîchis, le plus souvent. Déposés là depuis des mois, voire des années. Gorgés sans doute – et c’est le côté le plus déplaisant de l’affaire – de colonies de microbes plus extravagants les uns que les autres. De quoi exciter l’imagination d’un hypocondriaque.

   Dieu merci, ce n’est pas mon cas. Ma visite chez Bonnemaison n’était pas motivée par une vive inquiétude. Je m’installai donc en attendant que la porte du cabinet s’ouvrît pour libérer le patient précédent. L’affaire, sans doute, de quelques minutes.

   En réalité, l’attente se prolongea une bonne demi-heure au bout de laquelle le médecin parut enfin. Il était seul et s’avança d’un pas lourd vers la pièce où j’attendais sa venue. Il me tendit la main.

   « Comment allez-vous ? »

   La question avait de quoi surprendre. Sauf au cas, bien improbable, d’une simple visite de courtoisie, il paraissait évident que ma présence était motivée par le fait que, précisément, ma santé n’était pas florissante. Qu’à tout le moins, quelque chose clochait. Il est rare, pour ne pas dire tout à fait exceptionnel,  qu’on se rende chez le médecin pour l’informer que tout va bien. Que nulle indisposition n’affecte notre sérénité. Qu’aucune maladie ne pointe son vilain mufle. Sauf en Chine, paraît-il. Mais c’est un pays plutôt lointain.

   Je m’abstins donc de répondre précisément à son interrogation, me contentant d’un vague murmure auquel il ne prêta aucune attention, et lui emboîtai le pas pour pénétrer dans son bureau.

   « Et vous-même, docteur ? »

   Un réflexe. L’habitude de ces jeux de ping-pong auxquels l’urbanité nous a accoutumés dès l’enfance, « après vous », « je n’en ferai rien » et autres formules stéréotypées dont l’une entraîne mécaniquement l’autre sans que notre conscience en soit pour autant alertée.

   Il s’immobilisa sur le seuil, s’effaça pour me laisser entrer.

   « Pas très bien. A vrai dire, je suis un peu inquiet. »

   Il me désigna le fauteuil en face de la grande table derrière laquelle il prit place. Un ordinateur, des livres parmi lesquels je reconnus le Vidal, cette bible des thérapeutes.

   « Asseyez-vous, mettez-vous torse nu, je vais mesurer votre tension artérielle ».

   Tandis que je m’exécutais, il se saisit d’un stéthoscope, vint s’installer à côté de moi. Il avait l’air soucieux, tournait et retournait l’instrument entre ses doigts.

   « C’est surtout la nuit, dit-il. Vers deux heures du matin. Parfois trois heures. Une douleur là, indéfinissable. »

   Il désignait sur mon propre abdomen une zone plutôt imprécise.

   « Le foie ?, hasardai-je.

   – Vous croyez ?

   – Pourquoi pas…

   – Pourtant, à la palpation, je ne sens rien. Et je n’ai pas le teint d’un hépatique. Qu’en pensez-vous ? »

   Il s’était écarté pour se placer en pleine lumière.

   « En effet, pour autant que j’en puisse juger. Vous avez le teint frais et la mine vermeille.

   – Ce ne serait donc pas le foie, conclut-il, l’air pensif. Du reste, ma douleur s’accompagne souvent d’une sorte de crispation du diaphragme. Et même, quand j’y songe, d’un essoufflement qui survient de façon quasi simultanée. »

   Comme il se taisait, je me sentis tenu de relancer.

   « Il y a longtemps que cette douleur est apparue ?

   – Un mois, un mois et demi, peut-être un peu plus. A vrai dire, je n’y ai pas pris garde, au début.

   – Vous auriez sans doute dû consulter.

   – Vous savez ce que c’est… On est pris par le quotidien, on oublie… On se néglige… »

   Il avait l’air vraiment désemparé. Au point que je crus bon de le rassurer.

   « Ma grand’mère, dis-je, présentait à peu près les mêmes symptômes. Je m’en souviens. Elle était bien plus âgée que vous ne l’êtes. »

   Il sursauta.

   « Et elle en est morte ?

   – Pas du tout. Elle s’en est très bien remise. Je la revois encore absorbant son médicament avec une moue de dégoût, car la potion était, disait-elle, d’une amertume insoutenable. Une poudre verdâtre qu’elle diluait dans un verre d’eau. Une préparation pharmaceutique. Efficace, en tout cas.

   – Vous souvenez-vous du nom de la potion ?

   – Oui. Quelque chose comme trianophénol, ou trianophérol. « 

   Il détacha une feuille d’ordonnance de la liasse posée sur son sous-main, me la tendit avec un crayon à bille attaché par une chaînette à son support.

    » Auriez-vous l’obligeance de noter le nom du médicament ? »

   Je m’exécutai, prenant soin de rendre mon écriture aussi lisible que possible. Une écriture de médecin, aux dires de mes proches qui avaient peine à élucider mes gribouillis.

   Il saisit l’ordonnance, la déchiffra sans peine.

   « Parfait. Mais vous n’avez pas précisé la posologie », ajouta-t-il en me tendant à nouveau le papier.

   « Vingt grammes par jour en deux prises, à distance des repas. Voilà qui devrait faire l’affaire ».

   Je m’empressai d’ajouter ces détails au bas de la feuille.

   « C’est ainsi que procédait votre grand’mère ?

   – Oui, lui dis-je. C’était devenu une sorte de rituel auquel toute la famille participait. « Grand’mère, ta potion ! » Une espèce de mot de passe. De pense-bête.

   – Combien de temps dura le traitement ? Vous le rappelez-vous ?

   – Quelques semaines, huit, dix, je ne saurais préciser avec certitude. Ce qui est certain, c’est que ses douleurs s’estompèrent, puis finirent par disparaître définitivement. »

   Bonnemaison avait l’air satisfait. Avant même la potion, il buvait mes paroles, tout en jouant avec son stéthoscope. Cependant, comme j’étais toujours torse nu, attendant l’intervention qu’il m’avait annoncée, je crus bon de le rappeler à sa fonction.

    » Vous m’avez demandé d’ôter ma chemise, docteur…

   – Mais oui, bien sûr ! Où avais-je la tête ? Vous pouvez vous rhabiller. D’autant qu’un chaud et froid est vite arrivé. Nous sommes au seuil de l’automne. Autant dire qu’on ne sait plus comment se vêtir, entre les habits d’été, trop légers, et les pelisses d’hiver, trop épaisses…

   – Et ma tension artérielle ? Vous ne la vérifiez pas ? Pas d’auscultation ? Pas d’examen ? »

   Mes questions furent balayées d’un revers de main.

   – Inutile. Ce type de douleur ne requiert pas de telles investigations. Mais je voulais vous demander : la potion, chez quel pharmacien ?

   – Grande Pharmacie des Arcades. Sur la place Arago. Maison de confiance.

   – C’est aussi mon avis. »

   Il se leva, me signifiant par là que la consultation était terminée. Il arborait désormais un sourire éclatant qui contrastait avec la mine défaite affichée quelques moments plus tôt.

   « Vingt-trois euros, dit-il sobrement. En espèces, de préférence. Si vous voulez bien me confier votre carte Vitale… ».

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Journaliste et écrivain, a enseigné les lettres classiques au lycée et l'histoire du jazz à l'université.

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