Les progressistes se sont trouvés fort dépourvus, quand la douche glacée fut venue : le 7 octobre dernier, Jair Bolsonaro a bénéficié de plus de 46 % des suffrages. Ce nostalgique de la dictature militaire a manqué de peu d’être élu président au premier tour.

Vue d’ici, l’utopie multicolore de la grande nation carnavalesque prend un sacré coup de vieux. Être spectateur impuissant de l’ascension fulgurante d’un homme qui a déclaré que « l’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer », que « le général Pinochet aurait dû tuer plus de gens », ou qu’il « préférerait que son fils meurt dans un accident plutôt que de le voir apparaître avec un moustachu », ça a de quoi laisser pantois. Être réactionnaire passe encore, les sociétés d’Amérique Latine, de gauche comme de droite, ne s’en privent guère. Mais observer le succès d’un soldat du « c’était mieux avant » au vitriol, qui ferait presque fuir les partisans de notre droite nationaliste, voilà qui est déconcertant, surtout dans ce qui reste, pour beaucoup chez nous, le pays de la bossa nova et de Lula.

Merci Lula ! Et Dilma, et…

Rappelez-vous, Lula, c’était le barbu sorti de l’école à douze ans. Le gosse du Nordeste, la région des misérables. Le fils de super-prolos qui fut employé de teinturerie durant son adolescence, puis longuement syndicaliste, et même guérillero durant la dictature, avant de finir président d’une des plus grandes nations du monde. Un doigt coupé à la main (gauche) après un accident de travail. Un parcours hors normes. Lula, c’est celui qui remua les rêves enfouis de révolution de Ségolène Royal. Et de beaucoup d’autres, rassurez-vous. Lula, c’est celui qui égalisa le système éducatif, qui donna un peu d’argent aux masses brésiliennes dans le besoin. Lula, ce fut le « président des pauvres », dirait-on chez-nous.

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Ce fut aussi celui qui adopta le costard-cravate pour appliquer les directives du FMI sans broncher, et qui ne plongea pas son pays dans le chaos du socialisme bolivarien. Ce fut celui qui vanta ses bons rapports avec Nicolas Sarkozy à Madame Royal. Lula, ce fut en fait un pragmatique, qui conjugua ses désirs d’égalité sociale avec les joies du libre-échange. Et qui hissa son pays au rang de huitième économie mondiale.

Mais voilà, il semble que Lula, il s’en soit mis pas mal dans les poches. Après, il y a eu Dilma (Roussef). Elle inspire le respect, Dilma. Elle a vécu sa fibre politique jusqu’à la moelle depuis sa jeunesse. Elle a été torturée pour son engagement durant la dictature. Mais elle n’a jamais eu le charisme d’un Lula, Dilma. Et si elle ne s’en est pas mis dans les poches, elle aurait trempé trop près du scandale « Lava Jato ». Avec leur parti de travailleurs (le PT, fondé par Lula en 1980), ils sont restés treize ans au pouvoir. La suite, Michel Temer et les évangélistes. La droite libérale (Mouvement démocratique brésilien) prend les rênes du pays il y a deux ans. Sauf que Michel aussi, il est soupçonné de s’être rempli les poches dans ce qui est nommé « le scandale Petrobas ». Et le Brésil sous Michel, c’est l’hécatombe. La monnaie ne vaut plus rien, le chômage explose, et l’insécurité aussi. Il suffit de se promener à Belem (dans le nord), par exemple. Même en pleine journée, on ne sort pas son smartphone à Belem. On a peur à Belem. Qu’il est loin le temps de Claude Lévi-Strauss où Belem n’était encore qu’un innocent village de passerelle vers l’Amazonie.

Bolsonaro, l’ordre sans le progrès ?

Et le « messie » vint (c’est son surnom). Jair Bolsonaro. Candidat anti système qui fut député pendant 27 ans. Candidat qui promet un grand coup de serpillière à un pays qui en ressent le besoin. Quelqu’un qui, vu de l’Hexagone, n’a aucun charme. Mais il peut se prévaloir d’un atout unique au Brésil : il n’a jamais trempé dans une quelconque histoire de corruption. Dans un pays où cette dernière règne – ce qui a dégoûté de nombreux citoyens de la politique – c’est un atout de maître. Il est propre, le Jair. Il n’est pas progressiste pour un sou mais il va mettre de l’ordre, lui.

Au pays de l’ « ordre et du progrès », les Brésiliens vont sans doute trancher pour l’ordre, le 28 octobre. Tant pis pour les LGBT, les écolos ou les rêves enfouis de justice sociale de Ségolène Royal et consorts, c’est le désir de remettre le Brésil en place qui devrait gagner. Et le caractère fort métissé de la nation n’y changera rien. Une société de brassage ethnique, bien que partageant une même culture nationale, n’est pas pour autant vaccinée contre le racisme : sans racialiser cette élection, on observe que Jair a cartonné au sud, dans l’état de Santa Catarina notamment, où le sable et les gens sont en majorité blancs. Le Nordeste, la région la plus pauvre du pays, et aussi la plus noire, est restée fidèle au poulain de Lula lors du premier tour. Le Brésil fut le dernier des pays d’Amérique à abolir l’esclavage (en 1888), pour ensuite accomplir la prophétie de Léopold Sédar Senghor : « Le métissage est l’avenir de l’homme. » Avec Bolsonaro nous verrons bien. Au Brésil, tout est possible.

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