Grasset réédite Vivre libre, œuvre de ce Rimbaud baroudeur qu’était l’écrivain voyageur Henry de Monfreid (1879-1974).


Henry de Monfreid est mort le 13 décembre 1974, à l’âge de 95 ans. Grasset édite son testament spirituel Vivre libre. Vaste programme. Mais l’écrivain baroudeur, trafiquant d’armes, de hachich et d’images rimbaldiennes a ôté ses chaussures et marché pieds nus hors des sentiers battus, empruntant les plus dangereux et les plus exaltants chemins de traverse. Il a fait la route, solitairement. Il a écrit sans relâche, offrant des témoignages d’une grande intensité. Aujourd’hui, nous pouvons les lire, les relire, tandis que la terre se referme peu à peu. La poésie affleure, le Khamsin, le vent du feu, nous pique les yeux, assèche les narines, les parfums montent à la tombée des ombres, la mer Rouge distille ses secrets, son boutre nous éloigne d’une époque de moisissure et de mépris. Comme l’a affirmé l’écrivain Dominique de Roux, fondateur des Cahier de l’Herne, il faut partir. Le moment est venu. Il faut s’éloigner du « tumulte de la vie européenne et de sa monotonie » souligne, pour sa part, Henry de Monfreid. Il est temps. Quelques mois avant de mourir, l’écrivain aventurier, dans sa maison d’Ingrandes, au cœur du Berry taiseux et austère, déclare au journaliste venu l’interroger : « Maintenant je revisite mon passé. Il m’aide à supporter la vieillesse. » Le vieil homme tient en respect la mort, avec ses lumineux souvenirs.

Pêcheur de perles

À l’aube de ses trente ans, après avoir contracté la fièvre de Malte, végétant dans une vie de famille ennuyeuse, exploitant une petite laiterie près de Melun, Henry de Monfreid décide de rejoindre la connaissance d’un ami, négociant en Ethiopie. Henry va découvrir la corne de l’Afrique. Plus rien ne sera comme avant. Les débuts sont pourtant difficiles. À Djibouti, il vend des peaux, du café et de l’ivoire. Au Yémen, des fusils. Il devient dealer de haschisch en Egypte. Pas question de tourisme, il doit gagner sa vie. Enfin, survivre. Mais il y a l’appel de la mer Rouge. Le jeune homme n’y résiste pas. Il bourlingue sur un bateau en bois, un boutre, mot d’origine anglaise, les Noirs ayant entendu « boat » en ont fait un « boutre ». Il est pêcheur de perles. Son visage se burine et se ride. De profil, on dirait un aigle. Son corps n’a pas de gras. Il tient comme une barre de fer. L’homme est affûté. Il fuit la compagnie des Européens aux idées étroites. Il ôte son casque colonial et ses bottines de cuir, se tourne vers les indigènes et leur vie au plus près de la nature. « Et voilà comment, écrit-il, pendant quarante ans, j’ai vécu au milieu de gens très simples, restés ce qu’ils étaient au temps préhistorique. » Il sympathise avec le père Teilhard de Chardin, lui fait visiter des grottes ornées de peintures rupestres remontant à plus de 25 000 ans. Les deux hommes constatent que rien n’avait changé. L’écrivain-voyageur note : « J’ai alors oublié complètement la mesquinerie et aussi la méchanceté de la race blanche. » 

Remarqué par Kessel

C’est Joseph Kessel qui remarque les qualités littéraires des journaux de bord d’Henry de Monfreid. Les deux hommes font route vers Djibouti depuis Marseille sur un lent paquebot (on songe au roman La Lenteur de Kundera). Dans la chaleur étouffante d’un matin de mer Rouge, après une nuit de lecture, Kessel rend son verdict : « Vous devez les publier ! »

L’une des qualités d’Henry de Monfreid est de savoir regarder. C’est pour cela, entre autres, qu’il méprise les Européens « infirmes des sens ». Leur œil ne voit pas. Ils ne s’émerveillent plus du spectacle du monde. Les indigènes, eux, ont gardé « ce goût du merveilleux qui sait animer le rocher ou peupler le désert. »

Certaines pages sont admirables. À propos des perles : « Elle meurent le jour où l’âme errante d’un noyé sans sépulture dérobe leur éclat précieux… Et voilà pourquoi, dans la nuit chaude, on voit tournoyer ces lueurs de phosphore allumées par les vagues : ce sont les spectres des perles mortes. » Ou encore : « La brise s’étant levée, nous quittâmes cette lugubre plage où palpitaient comme un geste d’adieu les lambeaux d’étoffe qui marquaient la place de la tombe… »

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Henry de Monfreid se convertit à l’Islam. Son fils affirme qu’il le fit plus par opportunisme que par conviction. De toute façon, ajoute-t-il, son père était un homme d’action peu sensible à la vie spirituelle. Le plus important, pour le baroudeur, était de se procurer des vivres, de l’eau, et d’échapper à la lame d’un voleur. Sur les bords de la mer Rouge, une vie humaine ne compte pas. Notons qu’il fut enterré selon le rite catholique.

Le soir, pourtant, quand les étoiles scintillent au-dessus de la mer sans âge, Henry de Monfreid cite Saint Augustin : « Credo qui absurdum. » Je crois parce que c’est absurde. Cela fait partie des contradictions de l’homme. L’essentiel, pour lui, était d’avoir gagné sa liberté en se tenant « hors du troupeau ». Ce livre tombe à pic au seuil de la nouvelle année.

Henry de Monfreid, Vivre libre, préface d’Arnaud de La Grange, Grasset.

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