Pour la première fois, une exposition de grande envergure consacrée au Greco a lieu en France. Parallèlement, Jean-Paul Marcheschi entreprend de raconter la trajectoire de ce genie dans son ouvrage Le Greco: Un grand sommeil noir.


Jamais Le Greco n’a eu droit à une rétrospective en France. La chose, étonnante, sera réparée à compter du 16 octobre, au Grand Palais. L’importance de cette exposition tient, comme dans le cas de Turner il y a de cela dix ans au même endroit, à celle du crétois dans l’histoire de la peinture. Comme aiment à dire les historiens, qui abusent de l’expression, l’œuvre de Greco est « charnière ». Sa manière, tellement originale, a été un objet de fascination et de scandale ; l’homme, dont la quasi totalité des écrits a disparu, garde presque autant de secrets qu’un Praxitèle. Il venait lui aussi de Grèce, plus précisément de Candie, en Crète, terre hellène alors sous domination vénitienne. Et c’est par la Sérénissime, en 1568, qu’il vint en Italie puis en Espagne, où il devait rencontrer la gloire.

Une synthèse de l’Orient, de Byzance et du monde latin

Cette trajectoire et ce génie si singuliers, Jean-Paul Marcheschi a entrepris de les raconter. Lui aussi peintre, il est hanté depuis longtemps par Le Greco. Dans les années 80, alors qu’il débutait dans la carrière, il avait d’ailleurs fait, comme un pèlerinage, le voyage de Tolède qui, au temps de Dominíkos Theotokópoulos – son vrai nom, celui avec lequel il signait ses toiles –, était la capitale culturelle de l’Empire. Près de cinq décennies plus tard, ce corse qui brûle des ombres avec de grands pinceaux de feu, érudit au point qu’on pourrait dire de lui – comme on le disait du Greco – qu’il est un « peintre-philosophe », contemple à nouveau L’Enterrement du comte d’Orgaz et tente à son tour de percer le mystère de l’extravagance du crétois.

GRECO, Le Christ chassant les marchands du Temple © The Minneapolis Institute of Arts
GRECO, Le Christ chassant les marchands du Temple © The Minneapolis Institute of Arts

Car le style de ce dernier, plein de déformations, aux couleurs électriques, érotique et même homoérotique selon certains, a été largement critiqué du vivant de l’artiste et moqué par la suite. A la fin du XIXe siècle, l’historien de l’art allemand Carl Justi évoquait par exemple des « personnages en caoutchouc (…) sans modelé ni contours (…) et badigeonnés n’importe comment ». Marcheschi, lui, se range plutôt derrière Gongóra, contemporain du Grec qu’il a chanté comme Baudelaire ses Phares. Ou l’insurpassable Apollinaire, qui disait de « l’inspiration du Candiote » qu’elle « unissait aux beautés de l’hellénisme toutes les splendeurs de la foi chrétienne ».

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D’ailleurs, Marcheschi insiste beaucoup sur ce point : « L’étrangeté de son art (…) tient à mes yeux à sa première appartenance », c’est-à-dire à la Crète, à sa géographie, son ciel, ses visages, son insularité, mais également à la tradition byzantine, en particulier celle des icônes. Avec des accents à la Quignard, le biographe interroge la place du sommeil, de la mémoire, de la violence dans une œuvre qu’il admire sans nier certaines faiblesses, surtout à son commencement.

GRECO, La Cène ou Le Dernier Repas du Christ © Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Mauro Magliani
GRECO, La Cène ou Le Dernier Repas du Christ © Archives Alinari, Florence, Dist. RMN-Grand Palais / Mauro Magliani

Le style est ce qui distingue ; on comprend donc aisément pourquoi notre époque, tant éprise d’égalité, s’en méfie ; parmi les centaines de romans publiés ce mois-ci, et presque tous écrits par des journalistes – la morgue et le corporatisme propres à cette profession assurant ainsi de vendre quelques livres grâce à la célèbre technique du renvoi d’ascenseur –, la plupart le sont dans une sorte d’anti-style, d’une neutralité qui rassure leurs paresseux lecteurs qui ont envie de se « reconnaître » dans ce que les « prescripteurs » – quand ce n’est pas carrément les vendeurs de la FNAC – leur conseillent d’acheter – ils votent pareillement pour des médiocres, au mieux des bateleurs de lieux communs, lisses comme les biens culturels qu’ils ingurgitent avec une gourmandise épatante.

Bien sûr, Marcheschi ne suit pas ce mouvement ; au contraire, il défend la notion et, dans le cas du Greco, définit son style comme celui de « l’histoire d’une réappropriation du nom », une synthèse de l’Orient, de Byzance et du monde latin. Ce qui l’intéresse plus que tout, dès lors, c’est, comme disait Barthes, le « ça prend », ce moment où l’artiste fixe son propre langage – picturale, en l’occurrence – pour dire les sensations. Celles du Crétois, croit comprendre Marcheschi à la suite de Rilke, sont tributaires de ses rêves.

GRECO © 2018 Museum of Fine Arts, Boston. All rights reserved.
Portrait du frère Hortensio Félix Paravicino GRECO © 2018 Museum of Fine Arts, Boston. All rights reserved.

Génie de l’occident

Ceux qui ont lu les précédents volumes de son Histoire de la Beauté retrouveront les obsessions de Marcheschi dans ce Greco. Ce n’est pas qu’il les exporte de peintre en peintre, mais dans la grande constellations de génies que l’Occident a enfantés, du moins durant trente siècles, le Corse trace une ligne qui passe notamment par Piero della Francesca, Pontormo, Tintoret, Ribera, Goya, Monet et donc Greco, tous hommes de caractère autant que novateurs. C’est au milieu de cette fabuleuse compagnie, toujours présente à son esprit, que Marcheschi compose lui-même une œuvre passionnante, qui a trouvé pour s’épanouir le « vrai lieu » dont parle Yves Bonnefoy. Et si l’on était joueur, on parierait que ce peintre à la fois délicat et furieux pourrait intégrer à son tour une histoire de la beauté. La filiation est en tout cas évidente, et elle nous offre ici une formidable réflexion sur le métier de peindre et une indispensable ouverture sur le monde sibyllin du Greco.

Exposition Greco, au Grand Palais, du 16 octobre au 10 février.

 

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