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Euro: année zéro

Pour nous Français, la baisse de l’euro représente autant de difficultés que d’opportunités

Euro: année zéro
Francfort © CHINE NOUVELLE/SIPA

Pour la première fois depuis son entrée en circulation, l’euro est à parité avec le dollar. 


La chose ne s’était produite qu’en l’an 2002, la monnaie unique européenne ayant alors été dépassée par un dollar dopé par une économie américaine au sommet, chutant à son plus bas historique qui est pour l’heure fixé à 0,8230 dollar. 

Un temps envisagée comme monnaie de réserve au même titre que le dollar, l’euro a longtemps été très fort, ce qui a eu notamment pour effet d’aider l’industrie outre-Rhin à être extrêmement compétitive dans le cadre du marché unique. Une évolution qui s’accomplit au détriment de la France, et des pays du Sud, et au principal avantage de l’Allemagne réunifiée, quatrième puissance économique mondiale devenue l’usine du continent, pays exportateur pour lequel l’euro constitue un avantage de compétitivité évident et majeur. Au sein même de l’Union, l’Allemagne est certainement le pays dont l’économie tire les plus grands bénéfices de cette situation.

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L’économiste Charles Gave, spécialiste de la gestion de fonds financiers, qui annonçait lors de l’entrée en vigueur de la monnaie unique que celle-ci se traduirait par « trop de maisons en Espagne, trop de fonctionnaires en France et trop d’usines en Allemagne », ne s’était pas trompé – l’euro favorisant selon les pays les bulles financières, l’effondrement de la balance commerciale en l’absence de recours à la dévaluation monétaire ou, au contraire, la compétitivité de l’industrie. Cependant, même l’Allemagne tient la situation pour insatisfaisante, jugeant que l’euro est sous-évalué par rapport au dollar, à l’exact opposé des positions de la France et de l’Italie, la monnaie unique devenant le moyen d’une nouvelle concurrence, plus que d’une convergence des économies et d’une harmonisation des vues. Comment l’expliquer ? L’Allemagne, qui devrait perdre près de 15 millions d’habitants d’ici 2060, est engagée dans une politique « malthusienne » visant à assurer, tant qu’il est encore possible, sa domination économique et la mutation de son organisation sociale en vue d’assurer le financement de ses retraites, comme le maintien durable de sa croissance.

Cette obsession économique, dans un pays marqué par l’inversion rapide de la pyramide des âges, obligé de remplacer ses travailleurs par de la main d’œuvre immigrée, sans égard pour ses équilibres identitaires et sociaux au long cours, ne peut manquer de heurter les impératifs et les aspirations de la France, seule autre puissance continentale susceptible d’assurer le leadership dont l’Europe a cruellement besoin. Dans ces conditions, bien que les Français souhaitent très majoritairement rester dans l’Union, comment s’étonner des réticences à une nouvelle accélération du processus d’intégration ? S’ils peuvent mesurer ou extrapoler ce qu’ils perdraient, comment pourraient-ils évaluer les gains potentiels, forcément sujets à des aléas imprévisibles, sinon hypothétiques ?

Au plus fort de la crise de la dette, l’euro passa sous les 1,20 dollar. Les mesures d’urgence prises par Mario Draghi permirent de rassurer les investisseurs sans que la croissance européenne ne reparte vraiment et ne retrouve son taux de change des années 2007-2008. Le Brexit puis l’élection de Donald Trump avaient déjà un temps fait flancher l’euro, mais jamais la situation n’avait été aussi périlleuse qu’aujourd’hui où l’arc de crises qui frappe le continent met à mal son équilibre macroéconomique de court et moyen terme. Nous replongeons donc vingt ans en arrière avec un euro faible, qui met en danger le patrimoine des Européens jusqu’alors protégé. L’Allemagne porte une grande responsabilité. Comme l’avait justement dénoncé Donald Trump en 2017, Berlin s’est enchaîné à l’énergie russe à bas coût. Sa dépendance au gaz russe se couple à une inflation galopante qui fragilise grandement « l’usine du continent ». Au point d’ailleurs que son opinion publique pourrait rapidement reconsidérer sa position, notamment dans l’ex-Allemagne de l’est encore marquée par l’expérience communiste. Il est notable que la Russie a attendu l’achèvement de Nord-Stream 2 pour envahir l’Ukraine et avoir une arme de chantage afin de pratiquer une guerre asymétrique.

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Pour nous Français, la baisse de l’euro représente autant de difficultés que d’opportunités. Airbus voit son carnet de commandes se remplir après deux années de pandémie durant lesquelles l’avenir de l’avionneur était compromis. Produisant en euros mais vendant en dollars ou en yuans, Airbus enregistre des profits importants et consolide sa position sur ce segment important. Notre industrie du luxe exportatrice, les professionnels du tourisme ou nos viticulteurs peuvent aussi se réjouir de la situation. Pour ce qui concerne notre industrie automobile, la baisse est neutre compte tenu du fait que les marchés sont régionaux et que nous vendons en euro ce que nous produisons en euro. En Chine, les usines Peugeot produisent en yuan… et vendent en yuans. Évidemment, l’inflation sera plus durement ressentie avec la baisse de la valeur de l’euro, mais le marché européen reste puissant et à haute valeur ajoutée. Il n’est donc pour le moment pas question de céder à une éventuelle panique. 

Peut-être, rêvons un peu, que ce choc psychologique provoqué par le retour des conflictualités de haute intensité sur le continent nous obligera à faire preuve de ressources morales et d’innovation. Nous en avons ainsi enfin fini avec la mortifère idéologie anti-nucléaire, mais nous pourrions aussi en profiter pour reconsidérer nos « modèles » et lutter contre la mauvaise dépense publique. Un choc fiscal d’envergure pourrait ainsi redonner du pouvoir d’achat aux classes moyennes. Au travail !


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Gabriel Robin est journaliste rédacteur en chef des pages société de L'Incorrect et essayiste ("Le Non Du Peuple", éditions du Cerf 2019). Il a été collaborateur politique

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