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L’été où je suis devenu centriste

Quand un catho-coco réalise qu'il n'est plus un extrémiste...

L’été où je suis devenu centriste
Manifestation contre le passe sanitaire à Marseille, 7 août 2021. © Daniel Cole/AP/SIPA

Les vagues de Covid ont fait des victimes collatérales inattendues. Des croyants politiques, parfois fervents, ont viré leur cuti à la faveur de la gestion de la crise par le gouvernement. Comment passe-t-on du PCF à LREM? En écoutant Macron.


Longtemps, j’ai cru que j’étais communiste. Le PCF, chez moi, c’est une histoire de famille. Je suis même plutôt content que Fabien Roussel présente sa candidature pour la présidentielle. Ne serait-ce que pour n’être plus confondu avec la France insoumise qui n’a plus rien de commun avec le communisme à la française, c’est-à-dire un parti de gauche qui depuis l’après-guerre s’inscrit dans une histoire qui a sa place dans le roman national. Le Front populaire, la Résistance aux côtés des gaullistes, les combats pour la décolonisation, un Mai 68 ouvrier qui n’est pas celui des gauchistes, le Programme commun et un certain attachement à la souveraineté. Rien à voir, donc, avec les récentes dérives indigénistes, intersectionnelles et populistes de Mélenchon.

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En même temps, je sentais bien que quelque chose clochait, et depuis longtemps. Pour employer une vieille distinction philosophique, si chez moi le logos reste communiste, pour l’ethos, c’est beaucoup moins net. Dans mes fantasmes plus ou moins avoués, je me rêve davantage comme un notable en tweed dans une sous-préfecture du Limousin que comme un militant dans une banlieue rouge. Par exemple, j’ai toujours préféré les Barbour aux parkas et les mocassins Weston aux Pataugas, sans compter une économie libidinale qui m’attire irrésistiblement du côté de Chantal Jouanno ou de Rama Yade qui ont hélas disparu du paysage politique.

Faites les gestes de la Foi et vous croirez

On pourrait penser que tout cela est superficiel : on se tromperait. C’est l’habit qui fait le moine, aujourd’hui plus que jamais, dans une société qui se tribalise. Au jeu des sept familles, je demande celle qui a le pull bleu marine noué sur les épaules et qui préfère les rouleaux de l’Atlantique ou les grandes plages de la Côte d’Opale plutôt que les rivages surchargés de la Côte d’Azur, également partagés entre les campings surpeuplés et les villas de la droite bling-bling. Néanmoins, jusque-là, je continuais à voter communiste, suivant en cela les recommandations de Pascal : « Faites les gestes de la Foi et vous croirez. »

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Mais cet été, j’ai eu soudain une révélation après l’allocution de Macron le 12 juillet quand il a annoncé la vaccination obligatoire pour les soignants et l’instauration du passe sanitaire. Pour la première fois depuis son élection, j’ai cessé de le détester : il disait ce que je voulais entendre.

Dans un premier temps, je me suis rassuré en me disant que ce n’était pas la première fois que j’étais d’accord avec un président qui n’était vraiment pas de mon bord. Je me souviens par exemple à quel point j’ai aimé Chirac en 2003 quand il a décidé qu’il était hors de question de suivre les néoconservateurs de Bush junior dans la catastrophique seconde guerre du Golfe.

Les extrêmes se rejoignent

Mais dans un second temps, j’ai compris mon malheur. Une bonne partie de mes copains, qui le sont beaucoup moins depuis, ont hurlé à la dictature sanitaire. Je pensais cette expression réservée à la droite dure, celle qui voit des atteintes à sa liberté de penser et de circuler parce qu’on lui demande de se vacciner, histoire de ne pas surcharger les services de réanimation ou de nous faire revivre les cauchemars au ralenti des confinements et autres couvre-feux. Mais non, les voilà montés sur leurs grands chevaux libertaires de petits bourgeois hédonistes radicalisés : j’étais un mouton parce que je ne voyais pas d’objection à montrer un QR code pour aller voir l’exposition « Salammbô » au Musée des beaux-arts de Rouen (jusqu’au 19 septembre et que je recommande vivement) ou pour manger une beuchelle dans ce petit restaurant entre Meung-sur-Loire et Beaugency. Mieux, j’en ai vu défiler certains aux côtés d’indécents porteurs de pancartes antisémites. M’est alors venue cette phrase que j’ai toujours détestée par sa banalité méchante : « Les extrêmes se rejoignent. »

J’en ai déduit que je n’étais plus un extrémiste. Alors, vieille habitude catho-coco, je me suis livré à ce que les uns appellent un examen de conscience et les autres une autocritique. Étais-je devenu macroniste ? J’ai passé ces dernières années à le démolir méthodiquement et souvent avec mauvaise foi sur Causeur. Mais au fond, qu’est-ce que je lui reprochais, à Macron ? La violence de la répression sur les Gilets jaunes, l’arrogance technocratique envers les plus pauvres et les plus fragiles ? Sans doute. Mais en même temps (oui, je sais, c’est une locution macroniste), sa gestion de la pandémie, si je faisais abstraction du mensonge originel sur les masques, était-elle si mauvaise ? Le chômage partiel, le soutien sans faille aux entreprises et le désir affirmé, dès le début, de sauver le maximum de vies, ce n’était pas si mal, au bout du compte.

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Alors, non, je ne suis pas devenu macroniste parce qu’il y a somme toute chez lui une certaine manière de faire de la politique qui me déplaît, une tentation de l’absolutisme qui doit autant à sa personnalité qu’à une Ve République qui n’est vraiment plus de saison. Or qui s’est toujours méfié de la Ve République ? Les communistes, oui, mais aussi les centristes. Et, sauf erreur de ma part, je n’ai pas vu de centristes dans les manifs anti-passe. Hélas, j’ai vu des syndicats ou des parties de ces syndicats que j’ai toujours soutenus comme la CGT faire le jeu des antivax par pure démagogie, pour récupérer des adhérents. Il y eut une époque où la gauche, ça signifiait le refus de la facilité et où, sur cette question du vaccin, au contraire, elle aurait joué la carte de l’éducation et de la raison, plutôt que celle de la pulsion. Apparemment, c’est terminé. Apparemment, oui, les extrêmes se rejoignent. Apparemment, oui, je fais désormais partie de cette « majorité silencieuse », autre expression qui avait naguère le don de m’agacer. Et non, je n’ai pas le sentiment de vivre dans une dictature. Je me sens plutôt le citoyen d’un pays, qui pour paraphraser Sylvain Tesson, est un paradis dont les habitants se croient en enfer.

Et puis, pour tout dire, les visions apocalyptiques, je les aime bien en littérature, pas en politique. Je veux des responsables qui me parlent calmement et raisonnablement. Je n’espère plus le Grand Soir : un aménagement intelligent des aspects les plus rugueux de l’économie de marché me suffirait. Depuis des années, Élisabeth Lévy me dit qu’en fait, je suis un social-démocrate. Je vais me rassurer avec ça. Je suis devenu centriste, mais centriste de gauche. L’honneur est sauf.

Mais ça fait tout drôle, quand même…

Septembre 2021 – Causeur #93

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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