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Beethoven for ever

Jean-Paul Brighelli analyse le fond et la forme de l'annonce de candidature d'Eric Zemmour

Beethoven for ever
Image: YouTube

La vidéo postée sur YouTube par Eric Zemmour pour officialiser sa candidature n’a pas convaincu Jean-Paul Brighelli.


Ce fut donc sur la Symphonie n°7 de Beethoven que Zemmour a lu sa déclaration de candidature. Quel curieux choix de la part d’un homme de télé qui a largement fait la preuve de sa capacité à regarder les téléspectateurs dans les yeux, et de parler avec ses mains dans les rues marseillaises. Cette même Symphonie, et le même micro à l’ancienne, censé rappeler celui de De Gaulle lors de l’appel du 18 juin, avaient servi dans le Discours d’un roi, où George VI, surmontant son trac et ses difficultés de diction, appelait ses compatriotes à faire la guerre. Zemmour nous ferait-il son cinéma ?

Les mains enchaînées à ses feuilles

Oui, curieux choix que celui de la lecture — surtout pendant dix minutes de rang : seuls des enseignants peu doués assomment leurs élèves dix minutes durant le nez sur leur papier. La scène cadenasse ainsi le locuteur à son pupitre, et l’empêche de s’exprimer en grand : il est réduit à une bouche sans regard. Un prompteur n’aurait pas fait l’affaire ?

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Choix d’autant plus curieux que les formes rhétoriques employées, anaphore, emphase et énumération, sont typiques de l’oralité publique. Elles ont d’ailleurs été usées jusqu’à la corde par Sarkozy en 2007, grâce à la rhétorique à l’ancienne d’Henri Guaino (et même par Hollande, rappelez-vous le « moi, président… »). Elles ne sont d’aucune utilité dans une lecture à plat, les mains enchaînées aux feuilles, dans le secret d’une bibliothèque classique : que de belles reliures derrière le candidat ! Il parlait comme l’un des livres qui tapissaient l’arrière-plan. Son côté gaullien, sans doute — mais qui a vu De Gaulle lire ses discours ?

La technique des plans alternés — Eric Z., filmé comme dans un film expressionniste des années 1920, puis la terrible réalité française, exprimée essentiellement à travers des images d’archives pour le passé glorieux et des images de rues en prières et de destruction pour le passé récent — est elle aussi éventée. Pour un peu, j’aurais entendu Big Brother dans l’un de ses discours de propagande appelant ses concitoyens à la guerre dans 1984.

Sans compter les ayants droit qui hurlent à la mort parce qu’on a emprunté les images sans demander l’autorisation…

Une scène surjouée ?

Sur le fond, d’ailleurs, à part l’emphase (autre figure de style très orale, mais n’accablons pas le candidat, que je ne suspecte pas d’être frigorifié par l’enjeu, mais qui avait décidé de surjouer la scène) sur les symboles de la culture française la plus classique, rien de très original : ai-je rêvé, ou dans la pléiade d’écrivains cités, il n’y a personne du XVIe siècle, le XVIIIe est réduit aux frères ennemis, Rousseau et Voltaire, le XIXe à Hugo et Chateaubriand ? Quant au XXe, il est passé à l’as. Sans doute n’est-ce pas le lieu ni le moment. On fera mieux la prochaine fois.

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Ce qui me contriste sérieusement, c’est l’absence du mot « libéralisme » (toujours repérer le non-dit…). Fustiger l’Europe ne suffit pas : c’est l’Europe libérale qui a réduit la France en particulier et les nations en général à n’être que des États fantoches. Fustiger la désindustrialisation, c’est tirer le bilan des appétits mondialistes de la finance libérale — et de cela, je n’ai pas entendu parler. Déplorer l’état présent de l’école (franchement, Eric, tu aurais pu faire mieux et davantage sur le sujet, rappelle-toi les moments où jadis tu savais appeler qui de droit pour te renseigner sur le sujet) ne suffit pas mieux : c’est dans le cadre d’un projet libéral d’ubérisation générale de nos enfants que des libertaires pédagos ont œuvré pour le plus grand bien des libéraux, qui ont encouragé l’immigration, sauvage ou non. Notre Eric national a-t-il choisi de caresser les banques dans le sens du poil ? Peut-être a-t-il besoin de sous — vite, une quête…

C’est enfin un non-événement, dont le suspense est parti de loin, et était éventé depuis lurette. Mais bon, pour le scénario, il y a des spécialistes — qui apparemment n’ont pas été convoqués. Pas plus qu’un réalisateur compétent.

Allez, passons l’événement aux profits et pertes. Et comme on dit en classe, « vous ferez mieux la prochaine fois ».


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Normalien et agrégé de lettres, Jean-Paul Brighelli a parcouru l'essentiel du paysage éducatif français, du collège à l'université. Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

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