Apollinaire est mort le 9 novembre 1918 — l’une des innombrables victimes de la grippe dite « espagnole » — ainsi qualifiée parce que la presse française, muselée par la guerre, avait pour instruction d’affirmer que le virus était resté cantonné outre-Pyrénées — comme la radio-activité de Tchernobyl est restée en-deçà des Alpes, il y a quelques années.

De la grippe et pas de sa blessure à la tête, un éclat d’obus reçu en mars 1916.

Certes, la cicatrisation fut lente, la convalescence compliquée, mais tout cela lui avait laissé le temps d’inventer le mot « surréalisme », et d’épouser Jacqueline, l’« adorable rousse » pour laquelle il écrit l’un de ses derniers poèmes :

« O Soleil c’est le temps de la raison ardente
Et j’attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu’elle prend afin que je l’aime seulement
Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant
Elle a l’aspect charmant
D’une adorable rousse
Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent
Mais riez de moi
Hommes de partout surtout gens d’ici
Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi »

Jacqueline suit le convoi funèbre, de saint-Germain au Père-Lachaise — sous les huées de la foule enflammée de victoire et hurlant « à bas Guillaume ! » — le roi de Prusse, bien sûr, mais comment les camarades en deuil qui suivent le cortège ne s’y tromperaient-ils pas? Voir le témoignage de Cendrars, autre grand engagé volontaire étranger en 14, et ami d’Apollinaire et de Max Jacob, présent aux funérailles comme un ludion noir, à ce sujet.

Jacqueline sera enterrée dans la même tombe, cinquante ans plus tard. Cinquante ans à être la veuve du plus grand magicien de ce début de siècle. Deux ans à peine après Madeleine Pagès, la marraine du guerrier volontaire (il est engagé en temps qu’italien, comme tant d’autres qui formeront, un temps, la légion Garibaldi), pour laquelle il a traversé la Méditerranée le temps d’une permission. Quatre ans après Louise de Coligny-Châtillon, la Lou des poèmes, la dernière violemment (à tous les sens du terme) aimée. Apollinaire, comme son ami Gustave le Rouge, l’immortel créateur du Docteur Cornélius, a ses petites manies : lire les Prospérités du fouetla belle étude que Christophe Granger a consacrée aux maniaques de la Belle Epoque — cette époque où Pierre Mac Orlan, sous des pseudos plus ou moins transparents (Sadinet ou Pierre Dumarchey, son vrai patronyme) publiait des récits badins de mœurs « anglaises », comme on disait alors.

Lire surtout les Onze mille verges, où le poète explique une fois pour toutes que la flagellation fait partie des arts du scripteur :

« Le Tatar était un artiste et les coups qu’il frappait se réunissaient pour former un dessin calligraphique. Sur le bas du dos, au-dessus des fesses, le mot putain apparut bientôt distinctement. »

On préfère héberger au Panthéon Maurice Genevoix — cet inlassable fournisseur de dictées tout au long des IIIe et IVe Républiques. Soit. Il est sans doute plus présentable que l’ »enchanteur pourrissant ». Depuis Pompidou, le niveau littéraire a baissé, à l’Elysée.

Cela nous laisse le Père-Lachaise pour nous, les poètes vrais, les fouetteurs du sens, les dionysiaques — « Ecoutez mes chants d’universelle ivrognerie » —, nous qui savons que « le Rhin est ivre où les vignes se mirent » : bon sang, quel vers  — où les combinaisons phoniques « m », « r », « v » et « i » disent la merveille sans même la nommer…

Apollinaire s’est engagé en 14 sans haine pour les Allemands : il avait connu en Allemagne, en 1901-1902, cette…

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