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Après la bien-pensance, la bien-monstrance

Les mots n’ont plus de sens

Après la bien-pensance, la bien-monstrance
L'enseignante Verushka Lieutenant-Duval. Image: Capture d'écran YouYube / Radio-Canada Info.

Jérôme Blanchet-Gravel nous présente la nouvelle défaite de la pensée qui menace l’Occident. Au Canada, ce ne sont plus des dessins mais des mots-totems qui deviennent “blasphématoires”


L’assassinat de Samuel Paty et l’avancée du racialisme prouvent à quel point nous ne sommes plus dans l’ordre de la pensée, mais dans celui du fanatisme et du tribalisme. L’Occident vit un incroyable déclin intellectuel. Nous vivons dans un monde où les signes et les codes ont remplacé la raison et le dialogue, où la vertu ostentatoire vous dispense d’avoir à développer un point de vue cohérent pour vous présenter comme un « expert » du vivre-ensemble. Tout est emblème et blasphème. Nous ne sommes plus dans la rationalité, mais dans le fétichisme.

Islamistes, antiracistes racistes, démolisseurs de statues : les radicaux ne se soucient même plus de ce que leurs interlocuteurs pensent et du sens des mots qu’ils utilisent. Encore moins du contexte dans lesquels ils sont utilisés. Les mots ne sont plus des éléments de compréhension, mais des mots de passe qui vous permettent d’entrer dans le gang. Les mots ne sont plus des mots, mais des tatouages verbaux qu’on arbore dans l’espace public. Il n’y a plus de langage, mais seulement des totems à ne pas profaner, un mot ou une caricature que notre lignée ne nous autorise pas à utiliser. 

L’Instagram de la non-pensée  

L’imposition à travers tout l’Occident du virtue signalling (signalement moral ou vertueux) témoigne de cette victoire de l’image couplée aux nouveaux interdits moraux, sexuels et religieux dont notre élite se fait le porte-voix avec tant d’enthousiasme. L’écriture inclusive est aussi un bon exemple de cette vertu qu’il faut partout afficher au détriment même de la langue. Peu importe votre comportement auprès des femmes dans la réalité : l’important est que vous contribuiez à « dégenrer » la langue de Molière, ce salaud d’homme blanc.

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Importé des États-Unis, le courant woke (to wake étant se réveiller en anglais) nous dit qu’il ne suffit plus de penser correctement, mais de montrer qu’on le fait correctement. La différence est fondamentale. L’intériorité que chérissait Saint-Augustin ne compte plus : il ne faut plus juste être bien-pensant, mais bien-montrant. Nous avons affaire à une sorte d’Instagram de la non-pensée. On exhibe son humanisme comme les influenceurs exhibent leurs fesses sur diverses plateformes sur internet, on « signale » son humanisme comme ils prennent en photo leur petit déjeuner. Les éveillés sont les pornographes de la bien-pensance. 

Au Canada, une récente polémique prouve aussi que la vertu, les origines ethniques et les symboles l’emportent sans équivoque sur la raison et le dialogue. Finkielkraut avait déjà suggéré que la défaite de la pensée était aussi celle de l’universel. Depuis qu’un professeur de l’Université d’Ottawa a été suspendu temporairement par son institution à la demande de ses étudiants, les antiracistes se livrent une guerre interne qui n’est pas sans rappeler celle ayant opposé les Bolchéviques aux Menchéviques.

La guerre civile des antiracistes racistes

La faute reprochée au professeur Verushka Lieutenant-Duval, pourtant bien acquise aux idéaux progressistes ? Avoir utilisé le mot nègre dans le cadre d’un cours d’histoire de l’art portant sur l’évolution des représentations de la condition noire et d’autres groupes opprimés. Malgré ses excuses et hommages répétés envers la communauté noire, Mme Lieutenant-Duval confie recevoir des menaces et insultes de la part de militants antiracistes et donc, ne plus se sentir en sécurité dans un pays aussi tranquille que le Canada. Les antiracistes s’attaquent aux leurs sans même écouter ce qu’ils ont à dire pour leur défense.

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Les radicaux ont créé un monde où tout est offense et appropriation, affront et transgression d’anciennes et nouvelles sacralités. Loin d’être plurielles et « fluides » comme certains aimeraient qu’elles soient devenues, les identités qui s’entrechoquent sont plutôt compactes et rigides. Jamais nous n’avons été plongés dans un monde aussi simpliste et manichéen. Binaire, pour reprendre un terme à la mode. Il y a seulement des Blancs et des Noirs, des Méchants et des Gentils, des Oppresseurs et des Opprimés. Seules les « identités de genre » bénéficient d’un regard un peu plus complexe. Dans l’univers de la rancune, il n’y a ni nuance ni métissage, seulement des hérétiques à envoyer au bûcher.

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Auteur et journaliste. Dernier livre paru: La Face cachée du multiculturalisme (Éd. du Cerf)

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