Le ministre de l’Education nationale fournit à Emmanuel Macron une caution laïque. Mais quand on regarde bien sa politique, c’est aussi l’assurance de l’immobilisme! (2/2) 


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La question du voile porté par des adultes dans l’enceinte scolaire ou en sortie n’étant toujours pas réglée, Jean-Michel Blanquer poursuit depuis la rentrée son numéro d’équilibriste de la laïcité.

A l’occasion de l’incident du Conseil Régional de Bourgogne-Franche Comté, le ministre déclare sur BFMTV mi-octobre : « La loi n’interdit pas aux femmes voilées d’accompagner les enfants, mais nous ne souhaitons pas encourager le phénomène. »

Outil clef en main ou usine à gaz

Jusqu’à fin septembre le vademecum de la laïcité précise d’ailleurs que « les parents d’élèves peuvent, lorsqu’ils participent à l’encadrement d’une classe en sortie scolaire porter un signe ou une tenue par lequel ils manifestent une appartenance religieuse ». En octobre, avec la plus grande discrétion, une modification est apportée à cet outil de référence donné aux personnels.

Tout d’abord une préface de Jean-Michel Blanquer apparaît. Le document y est alors décrit comme « un élément clef dont une version régulièrement mise à jour et augmentée est désormais mise à la disposition des personnels ». Mais surtout, la fiche concernant les parents d’élèves se voit considérablement rallongée d’abondantes références juridiques (étude du Conseil d’Etat, jugements, arrêts…), pour finir par conclure que « l’obligation de neutralité s’impose ainsi aux parents volontaires pour participer à des activités d’enseignement, pour lesquelles ils exercent des fonctions similaires à celles des enseignants. »

Aux variations d’interprétation de ce qu’est un signe religieux « ostensible », voilà que vont s’ajouter les variations d’interprétation sur « les fonctions similaires à celles d’un enseignant », et ceci après deux pages de vocabulaire technique. Nous voilà bien loin d’un l’outil clef en main pour des directeurs déjà débordés.

Incohérences

Peut-on voir autre chose en ces faits qu’une tentative alambiquée de démontrer qu’il n’est nullement besoin de légiférer et que l’adoption par le Sénat d’une proposition de loi, emmenée par la Sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio est inutile ? Étonnante méthode que celle qui consiste à mettre les personnels en charge de la mise en pratique effective des textes dans une insécurité juridique permanente, en démontrant que les références peuvent changer radicalement sans qu’un service de veille juridique ne les alerte.

Et que penser de cette fort opportune visite de Charline Avenel, rectrice de l’Académie de Versailles, le 7 novembre, dans une école où des mères voilées participaient à des ateliers avec une classe? Quelle troublante coïncidence de voir cette camarade de promotion d’Emmanuel Macron, devenue rectrice en 2018 à la faveur d’une modification des règles de nomination des recteurs, relever l’erreur de la directrice en citant avec précision les pages si fraîchement modifiées que leur mise à jour d’octobre se cache dans un vademecum encore daté de septembre, à l’heure de parution de cet article…

Enfin et surtout, comment admettre que la prise en compte de la jurisprudence de la cour administrative d’appel de Lyon survenue cet été, ait pour effet d’exiger la neutralité des parents en classe, sans faire de même pour les intervenants scolaires? L’arrêt en question stipule que le principe de laïcité « impose également que, quelle que soit la qualité en laquelle elles interviennent, les personnes qui, à l’intérieur des locaux scolaires, participent à des activités assimilables à celles des personnels enseignants, soient astreintes aux mêmes exigences de neutralité ». Il semble donc évident qu’un intervenant du monde associatif, venu pour conter des histoires ou proposer une activité sportive est dans « un rôle assimilable à celui d’un enseignant » et ceci de façon bien moins sujette à interprétation qu’un parent d’élève. L’incohérence est donc manifeste dans un document pourtant conçu par douze experts pour clarifier les références juridiques puisque désormais, une Latifa Ibn Ziaten, venue illustrer les objectifs de vivre ensemble et d’éducation morale et civique des programmes, pourra garder son voile selon la fiche 23 (ex-22 dans la version précédente), mais devra l’enlever selon la fiche 22 (ex-21) si sa progéniture est dans la classe.

Les directeurs d’école abandonnés

Si l’on ajoute à tout cela la modification du code de l’éducation adoptée tout aussi discrètement, dans la torpeur de l’été, qui confie l’agrément des intervenants aux directeurs et non plus à leur hiérarchie, il est alors possible de prendre l’exacte mesure de la situation: les directeurs, dont la tragique actualité a mis en lumière la complexité des missions et l’épuisement, seront, en plus, désormais seuls responsables de l’incarnation de la laïcité à l’école, jusque dans leurs choix d’intervenants. Ce sera à eux d’expliquer aux parents que ce qui leur est interdit est autorisé pour d’autres adultes dans l’enceinte scolaire et de lutter contre l’ingérence conviviale d’associations plus ou moins bien intentionnées. Dans ce contexte, on ne peut qu’être inquiet sur le risque de voir, parfois, des directeurs à bout de force, outillés d’une usine à gaz juridique abusivement nommée vademecum, céder à l’intrusion du voile. Par la pénétration de ce cheval de Troie de l’islamisme dans l’enceinte scolaire se fera alors un ajustement territorial à bas bruit de la laïcité dans nos écoles. Leur hiérarchie, qui n’offre à ses troupes aucune formation en gestion des conflits ou interprétation des textes juridiques et ne procède à aucune alerte sur des modifications majeures des textes, pourra toujours, en cas de tumulte dans les médias, se réfugier derrière une « erreur de la directrice » comme l’a fait la rectrice de Versailles. Nous voilà bien loin de « l’école de la confiance » revendiquée par la communication ministérielle, lorsqu’un état major peut à tout moment reprocher aux hommes de troupe de ne pas avoir connaissance d’un texte glissé subrepticement à l’intérieur d’un document.

Ces curieuses méthodes et le refus de légiférer de façon claire signent la volonté du ministre de continuer la godille du « en même temps » avec la plus totale indifférence pour l’insécurité juridique par laquelle il contribue au mal-être déjà grand des directeurs et personnels des écoles. Le mille-feuille juridique désormais en vigueur vient entacher l’idée louable d’un vademecum et rend l’appel à Montesquieu lancé par le ministre plus qu’inapproprié. La proposition d’une loi claire portant une parole forte de la république ne constitue en rien une de ces « lois inutiles » qui « affaiblissent les lois nécessaires ». Elle serait l’occasion de porter une parole forte de la République, demandée par les directeurs.

Blanquer est habile en communication mais on attend les actes

Le contexte électoral et le souvenir des classes vides en banlieue lors de l’épisode des ABCD de l’égalité peuvent expliquer cette frilosité car le sondage Les Français et la Laïcité  (IFOP/Fondation Jean Jaurès) ne donne que 31% des musulmans favorables à l’interdiction du port de signes religieux ostensibles par les parents d’élèves lors d’une sortie scolaire, là où les « sans religion » se déclarent favorables à 73% et les catholiques à 81%. Qu’il s’agisse d’une position pragmatique tentant une adaptation à la fracture territoriale ou d’un manque de courage, la méthode Blanquer s’illustre par une communication habile plus que par des actes à la hauteur des enjeux.

Le 26 novembre dernier, à la demande du groupe Les Républicains, une commission d’enquête sénatoriale s’est organisée et entend « chercher à mettre en lumière la manière dont le radicalisme s’est diffusé sur les territoires et affecte le vivre ensemble et le fonctionnement des services publics. » Elle prévoit d’entendre « des acteurs de terrain […] notamment dans les écoles ». Souhaitons que cette occasion soit saisie pour évaluer clairement le désarroi des équipes pédagogiques prises en tenaille entre les effets de communication d’un ministre et ses méthodes tortueuses de gestion de la laïcité dans l’enceinte scolaire.

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