Une vie cachée de Terrence Malick, sorti en salles le 11 décembre 2019, est très réussi.


Une vie cachée de Terrence Malick est un chef-d’œuvre et d’ores et déjà un film essentiel de l’histoire du cinéma. L’action se déroule à Sankt-Radegund (Sainte-Radegonde) dans la montagne Autrichienne, près de Linz et Salzbourg, et à Berlin entre 1939 et 1943.

Auteur des très beaux La Balade sauvage (1973), Les Moissons du ciel (1978), La Ligne rouge (1998), Le Nouveau Monde (2005), Terrence Malick avait choisi une voie esthétique  souvent mal comprise dans ces derniers films: Tree of Life (2011), A la merveille (2012)

Cinéma contemplatif

Libre et inventif, le cinéaste s’était affranchi des règles du récit afin de travailler ses recherches esthétiques et spirituelles et de nous livrer un cinéma contemplatif, poétique, métaphysique ou théologique, prenant parfois la forme du psaume ou de la prière.

Même si j’écris avec les mains enchaînées, cela vaut mieux que d’avoir ma volonté enchaînée. Parfois, Dieu se manifeste en donnant sa force à ceux qui l’aiment et ne placent pas les choses terrestres au-dessus des réalités éternelles. Ni le cachot, ni les chaînes, ni même la mort ne peuvent séparer quelqu’un de l’amour de Dieu, lui ravir sa foi et sa volonté libre. La puissance de Dieu est invincible.  Franz Jägerstätter (Août 1943. Dans la prison militaire de Berlin-Tegel)

Grâce à sa longue pause entre 1978 et 1998, période où il a voyagé dans plusieurs pays, pour penser le monde qui l’entoure, grâce à ses interrogations sur la forme au cinéma, à la force de sa réflexion philosophique, politique, spirituelle et artistique, Terrence Malick revient avec ce long-métrage à la narration classique servie par une maîtrise essentielle de la mise en scène: forme, cadre, lumière, picturalité, occupation de l’espace, déroulement du temps, jeu des comédiens.

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Le film est inspiré de l’histoire réelle de Franz Jägerstätter, un paysan autrichien qui refuse de se battre aux côtés des nazis et de prêter allégeance au Führer. Ils furent des exceptions, ceux qui résistèrent en Autriche et en Allemagne, à Hitler et au nazisme. Faire ce choix entraînait inexorablement la peine de mort. En Allemagne, il y eut Sophie et Hans Scholl et leurs compagnons de la Rose Blanche. En Autriche, Franz Jägerstätter, un paysan du village de Sainte-Radegonde mena un parcours exemplaire de résistance. Reconnu coupable de trahison par le régime hitlérien, il est emprisonné, condamné à mort et guillotiné le 9 août 1943. (En juin 2007, le pape Benoît XVI  autorise la Congrégation pour la cause des saints à publier un décret reconnaissant Jägerstätter comme martyr. Celui-ci a été béatifié à la cathédrale de Linz).

Une vie autrichienne simple confrontée à l’Anschluss

Une vie cachée nous conte l’histoire de cet homme héroïque et méconnu(1). Le film débute par un plan noir où l’on entend le bruissement de la nature et le chant des oiseaux (une voix off, celle de Franz dit sa foi en une vie simple et heureuse). Il est interrompu abruptement par le vrombissement d’un avion, des images en noir et blanc nous montrent celui du Führer, Adolf Hitler, survolant le pays, se rendant à Nuremberg en 1934 au congrès du parti NSDAP(2) et des plans de la démonstration de force nazie lors de la parade (images extraites du Triomphe de la volonté, le film de propagande tourné par Leni Riefenstahl). Le mal irrémédiable est présent.

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Nous retrouvons Franz et Fani travaillant dans les champs, entourés par une nature à la beauté paradisiaque, mais nous savons que le Malin vient d’entrer en action et que cette famille va souffrir. C’est l’Anschluss, les paysans du village acceptent tous cette situation comme leur maire, leur gouvernement leur Eglise. Seul Franz, soutenu par sa famille, va refuser de se soumettre. Porté par sa foi inébranlable et par son amour pour sa femme, Fani, et ses trois filles, il reste un homme libre. Malick filme le temps et les saisons, la  magnificence sauvage de la nature, la majesté du travail, la beauté de l’amour conjugal, la résistance ferme et sereine de Franz, l’amour des siens et le soutien de rares habitants (le boulanger, le peintre, le curé de la paroisse très timidement), mais aussi la lâcheté et la haine des villageois qui ne comprennent pas le caractère profond et juste de son refus.

Une œuvre essentielle

Tous les comédiens du film sont excellents, tout particulièrement August Diehl (Franz Jägerstätter), Valérie Pachner (Franziska dite Fani, la femme de Franz) et Maria Simon (Resie, la sœur de Fani) mais aussi Tobias Moretti, le curé, Bruno Ganz, le procureur militaire qui, lors du procès de Franz, bien que comprenant que cet homme a raison, ne peut l’accepter, et le livre à la mort comme le fait Ponce Pilate avec Jésus.

Terrence Malick, par l’ampleur de sa mise en scène et la rigueur absolue de ses plans fait une œuvre essentielle. Filmés au grand angle, la splendeur picturale qui se dégage de ses vastes plans et la lumière du film rappellent la peinture de Millet, Friedrich, Le Caravage et Rembrandt. Il prend son temps pour déployer le parcours d’un homme qui avait tout pour être heureux mais qui a choisi de résister au mal, à l’Antéchrist, au diable. Un scandale pour la plupart de ceux qui le côtoient. Franz Jägerstätter, homme simple, est un saint. Une vie cachée est une pure splendeur, une ode à la création, à la beauté de la nature, une œuvre d’amour et d’épiphanie, un grand film catholique, une allégorie christique. Franz, éclairé par l’Esprit Saint et la force de son amour pour le christ a pris le chemin de la sainteté.

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