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La véritable histoire du Bounty

"Les Mutins du Bounty" de Sir John Barrow (Les Belles Lettres, 2021)


La véritable histoire du Bounty
Sir John Barrow (1764-1848). Wikimedia Commons

Ce navire britannique du XVIIIe siècle a connu, sous le soleil du Pacifique, la mutinerie la plus célèbre de l’histoire maritime. Hollywood s’en est emparé et en a fait une légende, en prenant quelques libertés avec la réalité. Dans les faits, Fletcher Christian, le matelot à l’origine de la rébellion, est un sacré vaurien, et le capitaine Bligh un vrai héros.


Il arrive parfois qu’un livre nous appelle : « Prends-moi, tu ne le regretteras pas ! » Le dernier à nous avoir ainsi interpellé est Les Mutins du Bounty, de Sir John Barrow (1764-1848). Ce grand navigateur, à qui l’on doit la création de la Société royale de géographie (à l’origine d’expéditions légendaires), a passé des années à rassembler les pièces du procès et les témoignages des acteurs de cette mutinerie, la plus célèbre de l’histoire maritime. Publié en 1831, ce trésor oublié a été exhumé l’an dernier par Jean-Claude Zylberstein, dans sa collection « Le Goût de l’Histoire » aux Belles Lettres. Comme tout le monde, nous croyions connaître dans ses grandes lignes cette affaire qui a inspiré à Hollywood pas moins de cinq films basés sur la confrontation entre le jeune officier humaniste Fletcher Christian (qui lance la mutinerie) et le ténébreux capitaine William Bligh, maniaque de la discipline et des châtiments corporels. Ces deux personnages historiques ont ainsi été incarnés successivement par Errol Flynn et Mayne Lynton (1933), Clark Gable et Charles Laughton (1935), Marlon Brando et Trevor Howard (1962), Mel Gibson et Anthony Hopkins (1984)…

Pas des tendres

Or, la puissance du récit de Sir John Barrow, aussi factuel et véridique que l’est le procès de Jeanne d’Arc, est de nous faire prendre conscience que les héros véritables ne sont pas ceux que l’on croit. En réalité, Fletcher Christian et ses vingt-deux camarades étaient des forbans qui ont purement et simplement abandonné en plein océan Pacifique, sous la menace des sabres et des pistolets, le capitaine Bligh et dix-huit autres marins, dans une chaloupe condamnée au naufrage. Ils sont ensuite partis fonder une colonie sur une île, après en avoir tué ses habitants et volé des femmes aux Tahitiens. Puis ils se sont entretués et les derniers ont fini massacrés à coup de hache par des Tahitiens vengeurs, en 1793. Ceux qui avaient rapidement compris que Christian était un tyran s’étaient rendus volontairement aux soldats anglais venus les capturer, dès1791, mais ils ont disparu dans le naufrage de leur navire sur une barrière de corail ; une histoire dans l’histoire qui accentue la dimension incroyablement tragique de ce récit.

Quand le trois-mâts Bounty quitte la baie de Spithead, entre l’île de Wight et Portsmouth, le 23 décembre 1787, sa mission est d’aller chercher des arbres à pain à Tahiti afin de les replanter dans les Antilles britanniques pour nourrir la population. Il faudra presque un an de voyage au capitaine Bligh pour arriver à destination, le 24 octobre 1788. Bligh se plaint déjà dans son journal du comportement de son équipage et de ses officiers qu’il juge « pas à la hauteur ». Il reste plusieurs mois à Tahiti qui, avec ses femmes nues aux seins superbes et ses hommes grands et musclés qui se laissent vivre en mangeant des fruits et des coquillages, est perçu comme le paradis terrestre. Difficile pour les marins de la Royal Navy de résister à la tentation ! Certains désertent mais Bligh les rattrape. Les arbres à pain une fois stockés dans la cale du Bounty, vient l’heure du retour en Angleterre. Mais le 27 avril 1789, Bligh accuse Fletcher Christian de lui avoir volé ses noix de coco (la question de la nourriture est omniprésente). Le 28 avril, à l’aube, Christian décide de lancer sa mutinerie et fait ligoter le capitaine Bligh… Au même moment, à quelques dizaines de milliers de kilomètres, les premiers grondements de la Révolution française se font entendre.

Décrit par Hollywood comme un monstre glacé, le capitaine Bligh – qui n’était certes pas un tendre, mais quand on part deux ans avec quarante gaillards, il vaut mieux savoir se faire respecter ! – a réussi l’exploit unique dans les annales de la marine de traverser 7 000 kilomètres à bord de sa petite chaloupe jusqu’à l’île de Timor, cinq semaines durant, en distribuant à ses hommes 30 grammes de pain par jour et un peu de rhum, sous les vagues, le froid et le soleil. Bligh, qui avait fait son apprentissage aux côtés du capitaine Cook vingt ans auparavant, était un marin d’exception et un vrai meneur d’hommes : c’est lui le véritable héros de cette tragédie shakespearienne !

Bassesses humaines

S’agissant du mythe du « bon sauvage » qui structure notre vision du monde depuis Jean-Jacques Rousseau, et au regard duquel l’Occident serait coupable pour l’éternité d’avoir exterminé des peuples innocents, John Barrow nous rappelle que le capitaine Cook, qui était un explorateur pacifiste, a été découpé en morceaux et mangé par les habitants de l’île d’Hawaï en 1779. Il raconte également ce qui est arrivé au capitaine Bligh et à ses hommes, affamés et sans armes, lorsqu’ils ont débarqué aux îles Fidji pour se ravitailler. D’abord hospitaliers, car craignant la Royal Navy, ses habitants demandent à Bligh ce qui lui est arrivé. Celui-ci, nous dit Barrow, commet alors l’erreur de répondre qu’il a fait naufrage, ce qui le met aussitôt dans une situation de vulnérabilité. Une heure après, les indigènes attaquent les malheureux à coups de pierres et tuent un marin qui n’a pas le temps de rejoindre la chaloupe. Où qu’elle soit, l’humanité obéit d’abord à des rapports de forces.

Sir John Barrow n’occulte rien des bassesses humaines. Mais son récit brille par un sentiment de justice. Il insiste ainsi longuement sur le sort d’un jeune marin, Peter Heywood, qui n’a pas participé à la mutinerie mais qui a néanmoins été condamné à mort pour ne pas avoir rejoint la chaloupe du capitaine Bligh, car terrorisé à l’idée de faire naufrage et d’être mangé par les cannibales. Heywood, héroïquement défendu par sa sœur (qui en mourra d’épuisement), sera gracié par le roi George III et fera une belle carrière d’officier. Finalement, seuls trois mutins survivants du Bounty seront pendus dans la rade de Portsmouth, le 24 octobre 1792, à bord du vaisseau le Brunswick, sous les roulements de tambours.


Sir John Barrow, Les Mutins du Bounty, « Le goût de l’Histoire », Les Belles Lettres, 2021.

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Jean-Claude Zylberstein, Souvenirs d’un chasseur de trésors littéraires, Christian Bourgois, 2022 (réédition poche).

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Février 2022 - Causeur #98

Article extrait du Magazine Causeur




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Journaliste spécialisé dans le vin, la gastronomie, l'art de vivre, bref tout ce qui permet de mieux supporter notre passage ici-bas

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