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Sempé, dessine-moi encore la France !

L’illustrateur d’une France mélancolique et poétique est mort à l’âge de 89 ans

Sempé, dessine-moi encore la France !
Le Petit Nicolas © GINIES/SIPA

Symbole d’une douce France aux accents nostalgiques, Jean-Jacques Sempé, le dessinateur du Petit Nicolas, est mort.


Sempé, c’était notre vase de Sèvres légèrement ébréché. Notre trésor national à portée de kiosques. Sous cloche, il avait emprisonné ce parfum de France tenace et vieillissant, nostalgique et envoûtant, réactionnaire et follement intemporel qui résiste à toutes les intempéries et modes absurdes. Il était un rempart à la veulerie généralisée. Sempé, c’était notre bout de France fantasmé et lancinant qui a accompagné notre longue errance, de notre jeunesse à l’âge adulte, du Petit Nicolas au New Yorker. Notre gilet de sauvetage par gros temps. Il donnait de l’intelligence aux magazines d’actualités. Il lui suffisait d’une seule page et d’une modeste légende pour condenser sa pensée. Un jour, en voyage à Boston, j’ai vu l’une de ses couvertures dans une librairie et je me suis senti à la maison. Grâce à lui, j’ai pu communier enfin avec mon pays et lui trouver des excuses. Il m’a rendu moins amer avec ma géographie intime. Loin du fracas d’une vaine modernité ou du tapage médiatique qui alourdissent les poses chez l’artiste, il dessinait la banalité du quotidien comme un paysan laboure son champ. Avec assiduité et le sentiment du devoir accompli.

Il était à l’opposé de notre époque geignarde et souillonne qui, à force de vouloir tout dénoncer, a perdu le sens du beau et du friable. Il ne griffait pas la page blanche pour éveiller les consciences politiques. La routine des ménages réglés comme du papier à musique ne le mettait pas mal à l’aise, il en subodorait même la richesse intérieure. Il en faisait son suc créatif. Ce discret bordelais à la mise soignée ne cherchait pas la stupeur et les tremblements parmi ces lecteurs. En art, ce sont souvent les bourgeois un peu froids et distants de son espèce, en imperméable et velours côtelé marchant dans un Saint-Germain-des-Prés de carte postale, qui chargent leur œuvre d’une rare puissance narrative et d’une émotion à fleur de peau. L’irrésistible Goscinny ressemblait plus à un chef d’entreprise dans la métallurgie qu’à un chevelu à feuilles Canson. Sans esbroufe, sans éclat, avec la rigueur des métronomes, Sempé a tapissé notre imaginaire de facteurs, de kermesses, de banderoles et de galurins. Les autres, les trublions, les provocateurs, les déconstructeurs ne touchent que l’épiderme sans atteindre le derme. Ils sont inoffensifs. Ils travaillent en surface au contraire des dessins de Sempé qui relevaient à la fois de la rêverie douce et des sentiments contrastés. Les fêlures silencieuses avaient chez ce taiseux le don de nous cueillir. Sa modestie était probablement une forme de distance aristocrate que les progressistes sont incapables de comprendre aujourd’hui.

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Il n’était pas dans le bénéfice net et dans l’efficience foireuse. Ses petits riens nous soulevaient le cœur. Nous avons été Raoul Taburin, Monsieur Lambert ou Catherine Certitude, au gré des circonstances. Il amenait de la profondeur aux choses que l’on croyait à tort insignifiantes. Un cycliste sur une route de campagne, un intellectuel assis devant sa bibliothèque, une dame à confesse ou un vieux monsieur cravaté au restaurant, ce décor immuable, d’un Paris figé à la Sautet, recelait mille variations, mille anfractuosités délicieuses et apaisantes. Dans une brasserie à moleskine, toute la panoplie des sentiments humains – la jalousie, la pleutrerie, le désir, l’ambition et l’abandon – défilaient sans poncifs et sans volonté d’instrumentaliser. Les personnages de Sempé étaient tout sauf monolithiques. Leurs failles nous habillaient élégamment. Il fuyait la grandiloquence des explications, il était la hantise des intervieweurs et des sociologues, et pour couronner le tableau, il avait un rapport assez éloigné avec les gens de BD. Ce qui lui a valu une image hautaine. Dans la revue A suivre en décembre 1984, il déclarait : « Oui, je suis décalé, mais le dessin humoristique est plus une manifestation littéraire et poétique que journalistique ». Il n’était pas adepte des cases et des bulles, sa famille était celle de Bosc ou de Chaval. Il se sentait donc étranger à l’univers formaté de la BD. Dans la même veine, avec le sens de la formule choc, Topor trouvait que cette bande-dessinée sacralisée dans les années 1980 était « une prolétarisation de l’artiste. Il travaille plus : il fait huit ou douze dessins sur une planche au lieu d’un ». Sempé était l’écrivain souterrain de nos bonheurs disparus.


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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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