Reconfinement. Emmanuel Macron dit vouloir faire passer la santé des Français avant toute chose. Or, la santé n’est pas l’absence de maladie mais la puissance d’un individu de pouvoir tomber malade et de s’en relever…


La suppression des libertés individuelles doit être toujours équilibrée et justifiée par la finalité qu’elle poursuit, caractéristique de l’État de droit. Le nouveau confinement qui s’annonce est justifié par les autorités par l’urgence sanitaire. Autrement dit : conserver le maximum de citoyens en bonne santé, c’est-à-dire exempt d’une infection au Covid-19.

Le Covid ne tue pas aléatoirement, mais précisément : les personnes âgées et des adultes déjà malades

Pourtant, la santé n’est pas l’absence de maladie mais la puissance d’un individu de pouvoir tomber malade et de s’en relever. Canguilhem, dans Le normal et le pathologique, inverse notre manière habituelle de concevoir la santé comme une « normalité » de la vie du corps. Nous pensons souvent qu’on est en bonne santé si l’on n’a ni fièvre, ni douleur, ni problème particulier. Or, Canguilhem affirme que la santé n’est pas réductible à n’être que le contraire de la maladie. Sinon, nous pourrions décrire comme étant en bonne santé le maladif, le chétif, l’individu vulnérable physiquement, même s’il n’est pas atteint d’une pathologie précise. Il est en réalité en sursis : la maladie n’est pas un évènement pour son organisme mais presque un état latent. Il est pour ainsi dire diminué, « rétréci » écrit Canguilhem. Nous voyons donc bien que la santé ne peut être décrite comme une simple conservation, une préservation d’un ordre immuable : cela ne se rencontre d’ailleurs jamais dans les individus vivants. C’est la différence que l’on pourrait ainsi noter entre l’objet, dont les possibilités d’état sont restreintes – il peut être cassé ou en bon état – et l’organisme qui est croissance perpétuelle, progrès, obstacle surmonté. Dans une conception de la vie que l’on pourrait qualifier de nietzschéenne, Canguilhem rappelle le phénomène qu’est le vivant comme ce qui établit en permanence de nouvelles normes. On pourrait l’illustrer de manière très concrète ainsi : une fois un virus surmonté, le corps n’est plus le même car il s’est immunisé contre ce dernier. Il est fondamentalement différent dans son ordre interne lequel est renforcé, mais aussi dans son rapport au vivant hors de lui. Les maladies infantiles n’inquiètent jamais pour cette raison : l’enfant a en lui toute la force vitale et les ressources d’un organisme sain pour surmonter des virus qui emporteraient en quelques heures une personne âgée ou adulte plus fragile. La robustesse de l’enfant n’est pas un statut quo, mais la capacité de tout traverser. Si la santé est donc un certain bon ordre du corps, ce n’est pas un ordre immuable que la maladie viendrait amoindrir, affaiblir, perturber. C’est plutôt un ordre que la maladie vient perturber parce qu’il doit être repensé et renforcé. L’homme en bonne santé est celui qui peut risquer de tomber malade, car précisément son organisme a la latitude de se renforcer grâce à la maladie.  

Le Covid ne tue pas aléatoirement

La santé est donc un état actuel du corps qui décrit sa capacité de surmonter la maladie plutôt qu’elle n’en serait le contraire. Elle ne peut être une justification ultime des décisions politiques.

Des contraintes ahurissantes pèsent sur les individus sans distinction dans cette crise « sanitaire ». Mais la santé de qui s’agit-il de « préserver » ? Si en mars, sans connaissances réelles de cette maladie, nous pouvions craindre une hécatombe digne de la grippe espagnole avec laquelle le Covid avait alors été comparé, il en est désormais tout autrement. Le Covid n’est pas non plus la peste bubonique, terrassant tous les individus sur son passage. Nous avons désormais des statistiques solides et éprouvées, du recul et des connaissances sur les victimes du Covid. Le Covid ne tue pas aléatoirement, mais précisément : les personnes âgées et des adultes déjà malades. Des individus qui n’ont déjà plus de santé, nous dit Canguilhem : ils ne peuvent plus risquer de rencontrer ce virus, leur corps n’ayant plus l’aptitude d’instaurer un nouveau système de norme pour s’en relever. Aucune mesure politique prise ne peut restaurer la santé ainsi comprise. Être confiné n’est pas rester en bonne santé, mais chercher à conserver une norme vitale précaire, quitte à cryogéniser le corps social. Le coût politique, économique, social du confinement n’est-il alors pas infiniment trop élevé pour le bénéfice qu’il envisage ? De plus, le choix n’est pas binaire : il ne s’agit pas de choisir entre la survie économique des bien portants et quelques années de vie supplémentaires pour des personnes déjà amoindries, mais de restaurer une authentique responsabilité individuelle. Autrement dit, laisser les individus prendre les risques et les précautions qui les concernent, en assumant que le service public hospitalier n’est pas sans limites.

Une jeunesse sacrifiée?

Car il n’y a pas que la vulnérabilité biologique. Comme le fait remarquer avec beaucoup de justesse Comte-Sponville dans une interview radiophonique récente sur Europe 1, il y a la vulnérabilité sociale, économique, qui est le propre de la jeunesse de 2020. Des jeunes gens sans bac ni examens réels, dont les diplômes seront donc sévèrement dévalués. Qui vivent des conditions d’études bien souvent difficiles ; dans des logements souvent exigus parfois vétustes, suivant leurs cours à distance – quand leur fac ou leur école est équipée suffisamment en termes numériques –  sans accès aux bibliothèques universitaires, sans certitude sur la tenue de leurs examens et encore moins sur leur valeur dans le futur. Que dire, également, des diplômés de juin 2020 sans espoir de trouver leur premier emploi dans la situation actuelle ? Une seule certitude leur est permise : la crise sera forte, et ce sera eux qui en feront les frais alors même que les principaux bénéfices de ces exigences sanitaires ne les concernent pas. Voilà des fragilités que le politique aurait le pouvoir d’amoindrir, alors qu’il est impuissant, de fait, face à ce qui régit le vivant. Il ne suffit pas au président de reconnaître qu’avoir 20 ans est difficile actuellement pour s’arroger le droit de demander à cette jeunesse tous les sacrifices. La crise économique sans précédent qui s’annonce créé des fragilités économiques et sociales évitables au profit de la conservation d’une fragilité biologique actuelle indépassable. 

Il n’y a pas de justice face au virus, certes, et on ne peut juger de la valeur d’une vie. La justice n’est pas qu’une norme idéale : elle doit être l’étalon permettant de mesurer et d’équilibrer les décisions politique au niveau général, en visant non l’égalité mais l’équité. En l’occurrence, n’est-il pas profondément injuste d’aggraver considérablement la situation économique et sociale du pays au profit de personnes qui n’auront pas à le relever ? 

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