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Un récit de Jacques Aboucaya


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D.R.

Pierre-Louis vieillissait. Mal, à l’en croire – si tant est qu’existât une façon de bien vieillir. De manière imperceptible parfois, mais toujours irréversible, chaque jour qui passait ajoutait au fardeau de sa décrépitude. Sa vue baissait. Son ouïe déclinait. Au matin, avant que la machine se soit remise en route, il avait peine à se mouvoir. Sa mémoire, elle aussi, s’engourdissait. Il avait de plus en plus de mal à retrouver les noms et, plus encore, les prénoms qui lui étaient naguère familiers. Ainsi avait-il cherché en vain, une journée durant, le nom du bassiste qui accompagnait Dave Brubeck dans Take Five. C’est dire l’état de délabrement de ses neurones. Il en était atterré. Une brusque illumination vint soudain percer l’opacité morose dans laquelle il se mouvait. En compagnie de son épouse, il parcourait les allées interminables d’un parking souterrain, en quête d’une place où garer leur voiture. Quête vaine. Le rendez-vous fixé par l’opthtalmologiste en était compromis. Chaque minute écoulée le rendait plus improbable. Soudain, une trouée : quatre ou cinq places vides se profilaient à l’horizon et Rosalie qui, depuis plus d’un an, avait remplacé son mari aux commandes de leur véhicule, accéléra.
« Tu vois, Pierre-Louis, il ne faut jamais désespérer de la Providence.
Avec un peu de chance, nous arriverons à l’heure. ».
Déception. Sur le sol du parking, le dessin d’un fauteuil roulant, sur fond bleu, assorti d’une inscription : « réservé aux personnes handicapées ».
« Qu’importe !, s’exclama Pierre-Louis. Garons-nous quand même. Après tout, ne suis-je pas, moi aussi, handicapé ? »
Le déclic. L’idée avait germé dans son inconscient. Il ne restait plus qu’à officialiser une situation subie en silence depuis de trop longs mois. Il s’en ouvrit à l’ophtalmologiste.
« Nous allons, lui dit le praticien, procéder à une évaluation de votre champ visuel. Le rétrécissement de celui-ci sera, si j’ose dire, un atout pour la reconnaissance de votre handicap. Il faudra toutefois que votre médecin généraliste procède à un examen approfondi de vos autres déficiences ».
L’affaire était enclenchée. Le docteur Bonnemaison, praticien de sa famille, connaissait bien Jean-Louis et ses handicaps. En outre, manifestement coutumier de ce genre de démarche, il extirpa sans hésiter, du tiroir de son bureau, un formulaire.

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« Je dois, prévint-il, me livrer à un interrogatoire minutieux pour juger, notamment, de votre état mental. Quel est votre nom ? »
Pierre-Louis retint avec peine le fou-rire qui le gagnait.
« Mais enfin, docteur, vous le connaissez ! De surcroît, il figure sur ma carte Vitale !
– Bien sûr, je le connais. Mais vous ? Pouvez-vous me donner la date d’aujourd’hui ?
– 25 septembre 2023.
– Parfait. Voyons voir… Donnez-moi le second prénom de votre grand’mère maternelle.
– Elise. Ma grand’mère s’appelait Marthe Elise.
– Bien. Votre mémoire a l’air en bon état. Je remplirai le reste du formulaire. Il concerne votre état physique et votre dossier sur mon ordinateur me fournira tous les éléments nécessaires. A priori, votre dossier devrait vous valoir une réponse favorable. »
Il brandissait une épaisse liasse.
– « Il ne vous restera plus qu’à envoyer ceci au service compétent du Conseil départemental ».
Exécution immédiate. La réponse arriva au bout d’une quinzaine. Elle émanait du service social du département : « Monsieur, nous accusons réception de votre demande Elle sera examinée quand le dossier ci-joint, dûment rempli, sera venu la compléter. »
Ledit dossier était impressionnant. Il comportait la liste de pièces officielles dont les photocopies certifiées conforme par l’autorité municipale: extrait de naissance, carte d’identité, carte Vitale, carte bleue, carte d’électeur, carte de fidélité au supermarché, relevés d’imposition des dix dernières années, certificat de domicile, dernières quittances d’eau et d’électricité, photographies diverses permettant d’authentifier le tout. Au total, un colis de deux kilos, renvoyé recommandé, par la poste, une semaine plus tard. L’attente commença. Pierre-Louis dépérissait, soutenu seulement par le suspense entretenu. Celui-ci fut interrompu au bout de six mois. Une lettre recommandée émanant du Conseil départemental lui signifiait qu’après un examen détaillé, son dossier faisait apparaître des inexactitudes :
« Ainsi, le second prénom de votre grand’mère était Elisabeth, et non Elise. Quant à votre chien Basile, dont la race, à vous en croire, est celle d’un patou des Pyrénées, la photo jointe laisse clairement apparaître qu’il s’agit d’un labrit, chien de berger. En outre, la couleur de votre voiture n’est pas blanche, mais plutôt grisâtre. En conséquence de quoi nous vous renvoyons votre dossier que vous voudrez bien relire attentivement et rectifier avant de nous le retourner. »
Stupéfaction. Découragement. Ecœurement. Cette fois, la coupe était pleine. Pierre-Louis se plia de mauvaise grâce à ces nouvelles exigences, mais sans la moindre illusion. Et il se laissa doucement glisser. Jusqu’au matin où Rosalie le trouva inerte dans son lit. Aux lèvres, un étrange rictus qui pouvait ressembler à un sourire.
Une heure après, le facteur sonnait à la porte. Il brandissait une lettre recommandée. Rosalie eut un pressentiment. Lorsqu’elle l’ouvrit, elle découvrit le précieux carton et se dirigea sans hésiter vers la chambre funéraire. Pierre-Louis gisait, les mains jointes sur sa poitrine. Son épouse glissa entre ses doigts le sésame tant attendu et murmura à son oreille :
« Tu en auras sans doute besoin. Là-haut, il doit y avoir de sacrés embouteillages ! ».

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Journaliste et écrivain, a enseigné les lettres classiques au lycée et l'histoire du jazz à l'université.

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