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Le XXIe siècle sera nucléaire ou ne sera pas

Notre grand dossier sur le nucléaire français

Le XXIe siècle sera nucléaire ou ne sera pas
Début de la construction du réacteur EPR de Flamanville, 4 décembre 2007 © JEAN-PAUL BARBIER / AFP

L’épopée nucléaire française est une réussite industrielle et scientifique qui nous permet de produire 70 % de notre énergie. Or, par lâcheté et manque de vision, nos gouvernements successifs se sont acharnés à casser ce modèle d’excellence : libéralisation du marché de l’électricité, dépeçage d’EDF, lois dictées par le lobby vert… ou l’Allemagne. Le nucléaire demeure pourtant la seule source d’énergie capable de diminuer les émissions de carbone sans déclencher une crise économique majeure.


Hors du nucléaire point de salut. Qu’on s’en désole ou qu’on s’en réjouisse, pour notre civilisation, c’est une certitude. L’enjeu est économique et technique, mais avant tout politique : privée de centrale nucléaire et avec 100 % d’énergies renouvelables (EnR), la France aurait beaucoup de difficultés à maintenir un niveau acceptable de création de richesse. Quant à l’État, il ne pourrait pas financer les prestations sociales ni même ses fonctions régaliennes.

En matière de transition énergétique, l’unique stratégie possible conjugue quatre types d’actions. La première et la moins compliquée consiste à économiser de l’énergie. Faire autant, voire plus (chauffer, rouler, fabriquer) avec de moins en moins. C’est essentiel, mais insuffisant. Il faut donc en même temps, autant que faire se peut, remplacer toutes les énergies fossiles par de l’électricité ou du gaz verts, c’est-à-dire produits sans émission de gaz à effet de serre (on dira également « décarbonée »). Bien entendu, la source d’énergie doit être fiable, constante et abordable, ce qui, aujourd’hui, exclut les renouvelables. En effet, celles-ci, notamment l’éolien, le photovoltaïque (solaire) et l’hydraulique, ne peuvent nullement être le composant essentiel, et encore moins unique, de notre mix énergétique, comme on semble le croire en Allemagne. Pour une bonne raison : c’est qu’elles sont intermittentes. Un anticyclone peut mettre à l’arrêt le parc national d’éoliennes en plein pic de consommation de l’hiver de la même façon que le mauvais temps peut cacher le soleil et faire chuter la production du solaire en période chaude sans égard pour les besoins de transport, de l’industrie ou des foyers dans la journée.

Les énergies renouvelables ne peuvent supplanter le nucléaire

Ainsi, paradoxalement, plus la part des EnR dans le mix énergétique d’un pays augmente, plus il faut construire de centrales capables de produire à la demande et rapidement pour assurer la continuité de l’approvisionnement quand les intermittentes sont hors service. Et si ce n’est pas le nucléaire, ce sera le gaz. Ce qu’explique Dominique Finon, directeur de recherche honoraire au CNRS, conseiller spécial du Conseil français de l’énergie et ancien consultant de la Banque mondiale : « Le planificateur ne peut manquer de trouver que, même avec un nucléaire plus cher que l’éolien et le photovoltaïque pour chaque MWh d’énergie produite, ça coûterait moins cher au total de faire à la fois du nucléaire et des EnR parce que les MWh des EnR, produits n’importe comment et n’importe quand, ont bien moins de valeur économique que le MWh venant du nucléaire qui produit à pleine puissance et pendant les pics de manière fiable et prévisible. Les études montrent que, dans les pays dans lesquels l’opinion publique accepte le nucléaire, comme la France, le mix énergétique idéal est composé au maximum de 5 % de photovoltaïque, de 20 % d’éolien et de quelque 70 % de nucléaire, en n’oubliant pas les 10 % de production hydraulique existant. »

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Pour aller plus loin et surmonter les limites techniques des réacteurs actuels (utilisation médiocre de l’uranium 235 fissile, volume des déchets à gérer), il faudra mettre au point de meilleures technologies de fission, capables de servir de base pour la quatrième génération de réacteurs, celle d’après l’EPR construit à Flamanville, comme les neutrons rapides-sodium, les rapides à sel fondu ou les réacteurs à haute température (HTR) appuyés sur un cycle de combustible au thorium, qui ne sont pas encore mûres et ne le seront pas avant deux ou trois décennies, même si on consent d’importants d’efforts. En effet les technologies actuelles de réacteurs à eau légère ont l’avantage d’être performantes et d’avoir accumulé des effets d’apprentissage, notamment en matière de sûreté.

On peut bien sûr espérer une rupture technologique pour satisfaire les besoins en énergie de l’humanité. « On pourrait rêver, explique Dominique Finon, de la fusion nucléaire qui consiste en la fusion de deux noyaux d’hydrogène isotopique pour former un noyau plus lourd, procédé sans commune mesure avec la fission des atomes d’uranium ou de plutonium en usage actuellement, mais ô combien difficile à maîtriser de façon industrielle et commerciale. » Des efforts considérables, notamment la construction du réacteur ITER à Cadarache (20 milliards d’euros), sont actuellement fournis pour maîtriser cette technologie, mais on est encore loin de pouvoir remplacer les réacteurs à fission.

Les contraintes économiques du nucléaire incompatibles avec la finance et les marchés

Nous avons besoin du nucléaire de fission, technique aujourd’hui employée dans nos réacteurs). Mais le nucléaire est une technologie très gourmande en capitaux, exigeant de lourds investissements sur de longues années, incompatible avec la logique de la finance privée. Si la technologie nucléaire a pu se développer, c’est parce que, dans tous les pays, le secteur électrique fonctionnait dans un cadre dirigiste et dans un régime de monopole public. Cela permettait de transférer les risques de surcoûts sur les consommateurs via les tarifs de l’électricité.

La dérégulation des industries électriques a bouleversé ce schéma. Tous les risques sont désormais portés par les producteurs/investisseurs. De plus, les prix sont formés sur des marchés horaires de façon très volatile [voir p.72-74 l’article de Léon Thau). Pour Finon, le plus important est d’admettre a priori que le nucléaire est une technologie d’État. Et une technologie d’État exige une entreprise d’État capable de concevoir des réacteurs, de piloter leur déploiement et d’assurer leur exploitation efficace dans le respect de règles de sûreté très strictes. C’est le cas en France avec EDF, qui reste un atout important pour asseoir une stratégie de transition fondée en grande partie sur le nucléaire. Et, avec un recul de plusieurs décennies, on peut dire que notre électricien historique n’a pas démérité.

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Il faut le marteler, la France possède un atout considérable : une filière nucléaire riche d’une longue histoire et d’une infrastructure très développée. Le nucléaire – civil et militaire – est l’une des plus grandes réussites de notre histoire. C’est ainsi qu’entre 1970 et 1999, date de la mise en service du dernier réacteur, on a construit 58 réacteurs qui produisent 70 % de l’électricité nationale – les deux premiers réacteurs fournissant une partie significative de notre électricité, ceux de la centrale de Fessenheim, ont été raccordés au réseau en 1977. C’est une situation unique au monde, loin devant les deux autres pays nucléaires : la Corée du Sud (30 %) et les États-Unis (20 %).

L’atout historique du nucléaire pour la France

L’acte de naissance officiel de cette filière remonte au 18 octobre 1945, avec la création par le général de Gaulle du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), quatre mois après que deux bombes nucléaires ont anéanti Hiroshima et Nagasaki. La France est alors ruinée, le sentiment national blessé par la défaite de 1940 et les années d’occupation, ses infrastructures détruites et son économie incapable de nourrir sa population ; elle décide pourtant de jouer dans la cour des grands et d’engager les efforts nécessaires pour développer la maîtrise de la bombe atomique et l’exploitation des usages civils de l’atome. Dix ans après, le premier réacteur électronucléaire est construit à Marcoule pour produire du plutonium militaire, mais aussi pour faire de l’électricité (en faible quantité). Dans la foulée entre 1957 et 1965, EDF engrange les commandes pour plusieurs réacteurs du même modèle développé par le CEA.

Le général de Gaulle visite le centre de production de plutonium de Marcoule dans le Gard, créé trois ans plus tôt par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA), 2 août 1958 © AFP

La première période se termine avec la fin de règne du Général en 1969. Pendant ce quart de siècle, le nucléaire civil est un grand projet national dont la logique profonde est de permettre à la France de tenir son rang parmi les sociétés développées à travers la maîtrise de savoirs et techniques de pointe. Ce grand projet national tire vers le haut des pans entiers de la recherche universitaire et privée, et encourage l’émergence de filières industrielles importantes. Les programmes nucléaires ont grandement contribué au développement des ordinateurs tant les besoins de calculs étaient énormes.

Avec le départ du général de Gaulle, la filière nucléaire prend le virage américain et, à la place du modèle développé par le CEA, adopte la technologie REP (réacteur à uranium enrichi et eau légère pressurisée) brevetée par Westinghouse. Un raisonnement économique se substituant à la logique purement stratégique de l’époque gaullienne, la préférence nationale est abandonnée . La crise pétrolière de 1973 accélère la structuration de la filière en véritable industrie et, au milieu de la décennie, un programme ambitieux de construction standardisée en série est lancé. La France, qui n’a pas de pétrole, a trouvé sa grande idée. Des dizaines de chantiers sont alors lancés.

Les 5 acteurs de l’énergie nucléaire française

Cet ensemble dédié à l’énergie nucléaire a été dirigé de manière centralisée par une élite homogène d’experts et porté par cinq grands acteurs : les premiers sont EDF, le constructeur de réacteurs Framatome (plus tard Areva et aujourd’hui de nouveau Framatome) et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). En 1976 un quatrième acteur a été créé, la Compagnie générale des mines (Cogema), englobant toutes les activités liées au combustible nucléaire (notamment les mines d’uranium), d’abord comme filiale du CEA puis intégrée avec Framatome dans Areva, et désormais baptisée Orano. Le cinquième pilier de la filière est Alstom, qui construit des turbines thermonucléaires dites « Arabelle », qui effectuent la transformation du combustible en électricité. Ce département, rappelle Dominique Finon, a été vendu à General Electric en 2014. Cependant, huit ans et un dépeçage de notre champion industriel plus tard, EDF négocie le rachat de ce département depuis plusieurs mois car ces matériels sont indispensables au développement des ventes des réacteurs…

EDF, qui était pendant cette période une entreprise publique à la pointe du progrès technique et économique, disposait d’une puissance financière et d’une organisation solide pour mener à bien des projets compliqués et coûteux. Cependant, les intérêts du CEA et d’EDF n’ont pas toujours convergé. Ainsi avant 1973, quand le pétrole était très peu cher, donc l’électricité thermique aussi, EDF a retardé le déploiement de centrales nucléaires prévu par le cinquième plan (1966-1970), le limitant à un ou deux réacteurs nucléaires par an.

La France, leader mondial du nucléaire

À partir de 1975, la belle époque atomique est celle des réalisations en série avec une moyenne de cinq commandes annuelles jusqu’en 1983. Ensuite, la cadence diminue jusqu’à l’achèvement de Civaux-2 en 1999.

Dans le même temps, le partenariat EDF-Framatome-CEA s’est affirmé comme un acteur majeur sur le marché mondial en décrochant, entre 1975 et 1995, 40 % des commandes de centrales. Quant à la sûreté nucléaire, on peut dire que, pendant les années 1950-1980, le lait a été confié à la surveillance des chats avec une proximité aujourd’hui difficile à imaginer entre contrôlés et contrôleurs. En effet, ce sont les acteurs de la filière qui en sont chargés. C’est dans les années 1990, bien après Tchernobyl, qu’une nouvelle stratégie est adoptée, aboutissant en 2001 à la création de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), placée sous la tutelle conjointe des ministères de l’Environnement, de la Santé et de l’Industrie, et donc déconnectée, en principe, du trio EDF-Areva-CEA.

Une énergie de plus en plus contestée

Comme les sous-marins, les centrales nucléaires ont toutes une date de préemption qu’il est coûteux et risqué de dépasser. C’est pourquoi, en pleine période héroïque du nucléaire civil français, la filière n’a pas perdu de vue l’avenir en lançant les réacteurs de troisième génération (la première était le réacteur à graphite modèle CEA, la deuxième la famille Westinghouse). Sauf que, pendant les années 1970-1980, la question de l’environnement commence à faire surface et à prendre une dimension politique (voir encadré p. 74).

Manifestation anti-nucléaire près de la centrale Superphénix de Creys-Malville, après l’annonce de sa fermeture par la ministre de l’environnement Dominique Voynet, 2 août 1997 © PHILIPPE DESMAZES / AFP

La vision d’avenir de la filière nucléaire française s’articule à la fin des années 1970 autour d’une nouvelle technologie : le réacteur à neutrons rapides, dont le fluide caloporteur est le sodium. C’est Superphénix. Cette technologie répond au problème majeur que posent les deux premières générations : leur grande consommation d’uranium, une matière rare que la France importe. Superphénix utilise l’uranium appauvri, un combustible plus abondant et plus facile à se procurer, via le recyclage des déchets.

Cependant, le projet se heurte à des difficultés techniques et, plus encore, à des obstacles politiques. Le budget et le délai initiaux sont pulvérisés, ce qui, il est vrai, a été le cas pour tous les grands programmes de recherche (Ariane, Concorde…). Bien pire, Superphénix cristallise l’opposition à l’énergie nucléaire en France. Il marque le début d’un véritable chemin de croix politique et technique, semé d’incidents, manifestations, guérillas juridiques et fermetures administratives jusqu’à l’abandon définitif du projet annoncé par Lionel Jospin en 1997.

Une alliance avec l’Allemagne pour apaiser la situation

Pour sortir de l’ornière, le gouvernement français change de stratégie et, pendant le deuxième septennat de François Mitterrand, la filière converge vers un projet franco-allemand censé rassurer les opposants : le réacteur pressurisé européen ou EPR (« European Pressurized Reactor »). Il s’agit d’un réacteur de troisième génération, conçu et développé par la société NPI (Nuclear Power International), détenue à parts égales par Framatome SA et Siemens. EDF, qui achève alors la construction des réacteurs nucléaires N4 (génération intermédiaire supposée opérer la jonction entre la fin de vie des anciens réacteurs et l’entrée en service de la troisième génération), intègre le projet franco-allemand dans son planning, et met en sommeil les réacteurs qui devaient suivre, les N4+.

Or, comme Superphénix, l’EPR prend beaucoup de retard et son coût explose : prévue pour durer quatre ans et demi, la construction de l’EPR français à Flamanville a commencé en 2007 et sa mise en service, repoussée à plusieurs reprises, devrait finalement intervenir en 2022 (en particulier à cause des changements de réglementation adoptés après Fukushima en 2011. Son coût a dérivé, passant de 3,5 à 19 milliards d’euros. Toutefois, trois centrales EPR sont opérationnelles, deux en Chine (Taishan 1 et 2) et Olkiluoto en Finlande, entrée en service fin 2021 avec douze ans de retard. Trois autres sont en construction : une à Flamanville et deux à Hinkley Point, au Royaume-Uni.

Emmanuel Macron, favorable au nucléaire et soumis aux Verts… en même temps

Ce dernier chantier, dans lequel le ministre de l’Économie Emmanuel Macron s’est fortement impliqué, est devenu à son tour un objet politique radioactif. Au Royaume-Uni, la décision d’installer une centrale nucléaire (Hinkley Point C, projet lancé en 2012, démarrage en 2021) sur le site d’une ancienne centrale à charbon (Hinkley Point A, 1957/1965) et plus tard à gaz (Hinkley Point B, 1967/1976) et de confier le projet à EDF s’est retrouvée sous le feu croisé des opposants au nucléaire et des adversaires de l’implication française. Le projet est sévèrement critiqué pour le prix élevé de l’électricité que le gouvernement de Sa Majesté s’est engagé à acheter à EDF. Depuis le coût a encore augmenté et les retards s’accumulent. Les raisons de ces déconvenues sont les mêmes qu’à Flamanville et Olkiluoto. Tout d’abord, ce sont des « têtes de série », plus longues et coûteuses par définition. Il faut ajouter la perte de compétences de certains acteurs de la filière nucléaire (notamment de la dimension BTP) et le renforcement conséquent des normes de sécurité imposé après le lancement du chantier, à la suite de Fukushima.

Cependant, l’EPR n’est qu’un modèle très amélioré des réacteurs français construits dans les années 1970-1990 et le projet a donc laissé ouverte la question du nucléaire d’avenir, déconnecté de la dimension militaire, beaucoup plus efficace, propre et sûr. C’est ainsi qu’en 2009, Nicolas Sarkozy veut accélérer le projet Astrid (« Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration »), qui n’est qu’un autre Superphénix. Comme celui-ci, Astrid devait permettre de produire cent fois plus d’énergie que les réacteurs actuellement déployés sur le parc nucléaire français. Mais en 2019, Emmanuel Macron l’abandonne, choisissant de le sacrifier sur l’autel de l’alliance avec les Verts.

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La concurrence au détriment du nucléaire français

Dernier élément essentiel dans cet état des lieux de notre filière nucléaire, l’ouverture à la concurrence du marché de l’électricité et sa conséquence majeure, l’affaiblissement d’EDF. L’idée de la libéralisation naît au Royaume-Uni pendant les années 1980 : la découverte d’importantes réserves de gaz en mer du Nord permet d’envisager de remplacer le charbon par le gaz dans la production d’électricité, de rénover la filière électrique britannique et, cerise sur le gâteau, de casser définitivement les syndicats de mineurs. Dans un premier temps, l’initiative britannique est bloquée par l’opposition de la France et de l’Allemagne, mais vers la fin du siècle dernier, Berlin, absorbé par la réintégration de l’Est et souhaitant moderniser sa production électrique, finit par se ranger du côté de Londres. La France se retrouve alors seule et s’aligne. Aujourd’hui, c’est la raison principale de la flambée des prix (voir le papier de Léon Thau déjà cité).

Pour ne rien arranger, le gouvernement français, inspiré par l’Allemagne, lance sous la présidence Hollande le projet Hercule, dont l’objectif est d’éclater EDF en au moins deux grosses entités, l’une dédiée au nucléaire, l’autre aux énergies renouvelables. Défendue par Emmanuel Macron alors qu’il était ministre de l’Économie et de l’Industrie (2014-2016), cette réorganisation risquait fortement de servir une stratégie de liquidation du nucléaire, comme une sorte de « Banque poubelle » (« Bad Bank »), une structure de défaisance chargée de concentrer les mauvais actifs d’une entreprise. Ainsi Hercule permet la création d’un bon EDF, vert, vertueux, sexy et donc cher, et d’un mauvais EDF, que l’État (avec l’argent des contribuables) va laisser mourir de sa belle mort. Ce projet semble aujourd’hui être caduc, mais le fait même qu’il ait été imaginé et promu témoigne de l’état d’esprit de l’État français sous les deux derniers quinquennats.

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Une énergie qui compte de nombreux avantages et pourtant…

Enfin, l’Europe qui ne jure que par la transition écologique n’a rien fait pour faciliter les choses. Dans les dispositifs du plan de relance, le nucléaire ne figurait pas sur la liste des technologies vertes et donc éligibles à l’aide des États membres (notamment dans la forme de prix d’achat fixe, une sorte de subvention). C’est le débat sur ce qu’on appelle la taxonomie. Or, cette absence limite non seulement l’accès aux subventions mais aussi l’éligibilité aux crédits bancaires et obligations verts. En même temps, le gaz y figurait fièrement. C’est seulement le 31 décembre, vers 22 heures, que la nouvelle liste, intégrant le nucléaire, a été publiée. Et ce compromis de dernière minute est contesté par au moins quatre pays membres de l’UE.

C’est ainsi que la France, qui détenait la clé de son propre avenir énergétique et de celui de l’Europe, voire du reste du monde, a petit à petit laissé dépérir la filière nucléaire. Il est absurde de dénoncer l’énergie nucléaire au nom de la sécurité, d’une part (risques d’accident ou d’attentats), et de la défense de l’environnement, de l’autre (pour le problème des déchets), tout  en empêchant la filière d’avancer vers des technologies permettant de résoudre ces deux problèmes. Il est également insensé d’abandonner la seule source d’énergie compatible à la fois avec la transition énergétique, l’économie de marché, la démocratie libérale et la croissance. À moins que, pour certaines forces politiques, notamment la majorité des Verts et la FI, l’opposition au nucléaire ne soit qu’une manière détournée d’empêcher la croissance pour faire advenir une crise économique et sociale majeure et créer ainsi les conditions d’une révolution.

Et l’atome créa les Verts
En 1971, 15 000 personnes manifestaient contre le projet français d’implantation de la première centrale nucléaire à eau légère dans le Bugey. Cette protestation de masse était d’une longue série, jusqu’à ce que la manifestation massive contre le surgénérateur Superphénix, à Creys-Malville en 1977, tourne à la confrontation violente avec les forces de l’ordre, faisant un mort parmi les manifestants. La mobilisation est conséquente : entre 1975 et 1977, quelque 175 000 personnes ont participé à des actions contre l’énergie nucléaire civile.
Néanmoins jusqu’en 1981 rien ne change dans le programme d’installation des centrales. C’est la volonté d’en installer une à Plogoff, près de la pointe du Raz dans le Sud-Finistère, qui cristallise de nouveau l’opposition et donne lieu à des manifestations brutales. Le candidat Mitterrand promet d’arrêter le projet, ce qu’il fait dès son arrivée au pouvoir. Et même s’il poursuit le programme national d’ouvertures de centrales élaboré par son prédécesseur, le vert est dans le fruit. C’est ainsi que les alternatives au site de Plogoff n’ont  jamais vu le jour et que la Bretagne reste toujours dépendante de la centrale à charbon de Cordemais (près de Saint-Nazaire) pour sécuriser son approvisionnement électrique !
Ces mobilisations de la fin des années 1970 ont servi, entre autres, à créer une pépinière pour l’étape politique suivante, la création du mouvement vert. On peut citer à titre d’exemple le parcours d’Yves Cochet. Président de l’UNEF à la faculté de Rennes à la fin des années 1960, il s’engage dans la lutte antinucléaire dans les années 1970 avant de participer à la campagne présidentielle de Brice Lalonde en 1981.
En 1984, il fait partie des fondateurs des Verts, dont il est membre du Conseil national interrégional. Élu conseiller municipal de Rennes lors des municipales de 1989, il s’intéresse à l’idée de décroissance. Il devient député en 1997, faisant partie des sept premiers élus écologistes au Parlement français. Enfin, en 2001, il est ministre de l’Environnement et de l’Aménagement du territoire du gouvernement de Lionel Jospin.
Dès lors, le développement du nucléaire doit intégrer cette donnée en répondant aux antinucléaires et en tentant d’apaiser les peurs de l’opinion publique – Le Syndrome chinois, film sorti en 1979, attire l’attention sur le risque du nucléaire civil. Parallèlement, des militants antinucléaires s’approchent du sommet de l’État et pèsent, de l’intérieur, sur l’élaboration de la politique énergétique française.
EDF, histoire d’un démantèlement
Depuis 1991 EDF, l’entreprise symbole du progrès technologique et de la modernisation de la France, ne cesse de perdre de plumes. Les années noires commencent avec la loi Bataille (30 décembre 1991) relative aux déchets nucléaires, qui introduit le principe de « pollueur-payeur » et oblige EDF à endosser la responsabilité de ces matières très radioactives à durée de vie longue. Aux États-Unis, par exemple, c’est l’État fédéral qui prend à sa charge l’essentiel de cette responsabilité aux conséquences financières très lourdes.
Fin 1996, la première phase de l’ouverture du marché européen de l’électricité, qui concerne les très gros consommateurs, entre en vigueur. Quoi qu’on pense de cette mesure, EDF ne s’adapte pas suffisamment bien au nouvel environnement concurrentiel annoncé depuis longtemps et la perte de gros clients ébranle l’entreprise. La direction adopte une approche défensive. Un ancien cadre raconte comment des mesures d’économie, le gel des embauches et un discours négatif de la direction (« si nous sommes trop cher, c’est la faute aux ingénieurs ») ont créé une ambiance morose. Il se rappelle que, côté GDF (qui fait alors partie de la même entreprise), le message – et l’ambiance – était à l’opposé : combatif, dynamique, visionnaire.
Quelques mois plus tard, les législatives anticipées de juin 1997 amènent au pouvoir la coalition de la Gauche plurielle, dirigée par Lionel Jospin. Celui-ci confie le ministère de l’Environnement à Dominique Voynet, l’une des fondatrices des Verts qui, comme son successeur Yves Cochet (voir encadré), avait fait ses classes de militante dans les manifestations contre Fessenheim et Superphénix. Une quinzaine de jours après l’avoir nommée à l’Environnement, Jospin annonce l’abandon de ce projet. Sans opposition de la part du chef de l’État, Jacques Chirac, l’exécutif signale à EDF que le nucléaire n’est plus l’alpha et l’oméga de la stratégie énergétique française. Avec un EPR toujours en gestation, pour la première fois depuis un demi-siècle, EDF n’a plus d’horizon nucléaire.
Sous l’effet de ces coups à répétition, l’hémorragie commence. Réaffectations de personnel, départs des cadres découragés et simples départs à la retraite dissolvent petit à petit des équipes et font perdre à l’électricien historique expérience et savoir-faire. Or, c’est de longue date un point faible d’EDF. Selon un ancien ingénieur, le « knowledge management » est déficient et en conséquence chaque départ sans remplacement sur le même poste est une perte sèche, car à EDF, on ne créait pas d’archives sur les pannes et leur résolution.
Le savoir passait d’une personne à l’autre et au sein de l’équipe. Ainsi, toujours selon cet ingénieur, malgré des dizaines de chantiers nucléaires et l’exploitation de quelque 60 réacteurs, il n’existait pas de mécanisme de mise en commun d’informations permettant de chercher des cas similaires lors de problème sur un réacteur. Chaque unité, chaque personne devait apprendre des anciens et de leur expérience… Envoyé en Chine pour participer aux chantiers nucléaires, ce même ingénieur découvre que là-bas, une base de données existe et s’avère fort utile.
EDF perd des compétences rapidement, surtout dans les domaines du génie civil et du pilotage de projet. Quand, en 2003, Areva gagne le contrat de l’EPR finlandais, ses équipes, dépourvues d’expérience et de compétence en génie civil et en gestion de chantiers nucléaires d’une telle ampleur, prennent pourtant en charge ces responsabilités au lieu de les confier à EDF. Cette situation devient aberrante en 2007 quand EDF lance le chantier EPR de Flamanville… Selon l’ancien ingénieur, au lieu de mettre en commun leur expérience, chaque entreprise mène jalousement son chantier de son côté.
En dehors d’EDF, le délitement de l’écosystème nucléaire a été encore plus rapide et brutal. Sans commandes, les sous-traitants licencient, se reconvertissent ou font faillite. D’autres  trouvent des clients à l’étranger et restent dans le secteur, mais pas en France… Une nouvelle politique d’achat aggrave encore plus la situation des PME. Désormais, raconte l’ancien cadre, les conditions préalables pour participer à des appels d’offres sont telles que seules de très grandes entreprises peuvent concourir. Les PME sont obligées de s’associer avec les gros acteurs, aux dépens de leur marge. Personne n’ayant anticipé la catastrophe, il n’existe pas de liste des compétences et entreprises stratégiques qu’il faudrait sauver par des commandes publiques. Entre le milieu des années 1990 et la fin des années 2000, la filière nucléaire française a collectivement perdu la main.
Entre-temps, le 21 novembre 2005 EDF est introduite en bourse, et même si seulement 15 % de son capital « flotte » (l’État conservant le reste), l’entreprise et ses dirigeants sont obligés de s’adapter à une nouvelle culture de gestion et de reporting. Depuis, EDF est contrainte à la schizophrénie : ses différents actionnaires et surtout le premier – l’État français – exigent tantôt qu’elle se comporte comme une entreprise privée, gagne de l’argent, améliore ses marges, tantôt qu’elle assume des responsabilités d’entreprise publique capable de défendre des intérêts nationaux stratégiques. On peut devenir fou pour moins que ça.

Février 2022 - Causeur #98

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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