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Le féminisme à l’épreuve de Koh Lanta

Trois choses frappent d’emblée, quand on mate Koh Lanta...

Le féminisme à l’épreuve de Koh Lanta
Capture d'écran tf1

On se répète que le temps nous manque et, quand on en a trop, on ne sait parfois pas quoi en faire. La crise sanitaire, avec son long cortège de confinements et de couvre-feu, a notamment eu sur moi cet effet délétère: il m’arrive désormais de regarder la télé…


Plus précisément, je me suis mis à mater Koh Lanta, l’émission phare de la pire chaîne de France, TF1. C’était lors du Grand Confinement, l’année dernière. En vérité, je connaissais déjà ; mais la dernière fois que j’avais suivi une saison, ce devait être il y a quinze ans.

Denis Brogniard le planqué

Il y a des choses qui ne changent pas, c’est rassurant. Koh Lanta en fait partie. Deux équipes de dix personnes sont envoyées sur une île – au nom plein de consonnes – à l’autre bout du monde, dans un coin tout à la fois « paradisiaque » et dangereux. C’est toujours Denis Brogniard qui anime – il a trouvé la planque, lui. La composition des équipes est le fruit d’un casting précis : il y a le commercial pénible, la coach hyperactive, l’athlète beau garçon un peu limité, le boulanger franc du collier, etc. Et puis de la « diversité », bien sûr. Les candidats doivent gérer le manque voire l’absence de nourriture, les nuits sans feu sur la plage, les caprices du climat en minishort, affronter des épreuves qui leur permettent d’améliorer leur quotidien et, surtout, s’éliminer les uns les autres jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que trois. Alors, ils montent sur de longs poteaux plantés tout près du rivage, et celui qui tient le plus longtemps dans cette très incommode position choisit celui qui, parmi les deux tombés avant lui, il veut défier en finale. Six mois plus tard, en plateau, à Paris, les dix-huit perdants votent ; celui qui remporte le plus de suffrages gagne rien moins que cent mille euros. C’est donc de la téléréalité mais avec un prétexte infiniment plus solide que celle héritière de Loft Story, où cagoles et kékés passent leur temps à s’insulter et à coucher ensemble – il en est pour qui c’est devenu un métier.

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L’année dernière, grâce au Grand Confinement, l’émission a cassé l’audimat. De jeunes gens qui ne l’avaient jamais regardée l’ont alors suivie, la commentant frénétiquement sur Twitter. Et comme une écrasante majorité d’entre eux, j’espérais une victoire de Claude Dartois. Chauffeur de maître dans le civil, le gars était un sportif complet, futé, droit dans ses bottes, pas fourbe pour un sou, et drôle par-dessus le marché. Un bon mec, quoi. Hélas, après avoir maîtrisé le jeu de bout en bout, il fut le deuxième à tomber des poteaux. Certaine Nawel, ancienne boxeuse pro, qui n’avait que le « mérite » à la bouche, choisit d’affronter en finale sa « copine » Inès, infirmière vulgos et fainéante mais aux courbes enchanteresses. Et c’est ainsi que Nawel, au grand mécontentement des twittos, partit avec les cent mille balles.

Des bandes de gamins

Trois choses frappent d’emblée, quand on mate Koh Lanta. D’abord, les candidats chialent tout le temps. Qu’ils aient vingt ou cinquante ans, qu’ils soient filles ou garçons, un rien les fait pleurer. Ils n’ont pas vu leur compagne/compagnon depuis huit jours ? Ils pleurent. Ils ont échoué à une épreuve ? Ils pleurent. Francis a dit un truc méchant ? Ils pleurent. Ils attrapent un poisson ? Ils pleurent. Parfois ils justifient cela en invoquant la dureté de la vie sur le camp, l’éloignement, la peur d’être éliminé. La vérité, je crois, c’est qu’ils ont l’âge émotionnel d’un enfant de six ans. Ensuite, c’est leur besoin éperdu de reconnaissance. Ils veulent rendre « fiers » leurs parents, leurs amis, leurs enfants ; ils veulent « prouver », en chassant de pauvres bernard-l’hermite et en rampant sur une plage polynésienne, qu’ils sont plus que ce que les autres pensent qu’ils sont. Enfin, ils sont obsédés par « la stratégie » ; et pour eux, être « stratège », ça signifie influencer, tromper, trahir. Quand Rachid évoque, face caméra, la manière avec laquelle il a poussé Chantal à voter contre Thierry parce que ce dernier a mangé quatre grains de riz au lieu de trois, on dirait Napoléon à la veille de Marengo. Infantilisme, narcissisme, manipulation : y’a rien de plus libéral que Koh Lanta. C’est l’époque, un bandana autour du front. Faudrait y envoyer les députés LREM.

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Cette année, j’ai remis ça – avec beaucoup moins d’enthousiasme, certes, mais quand même. Et ce qui me frappe le plus, cette fois, c’est les rapports entre les hommes et les femmes. Chaque équipe, en effet, est constituée de cinq hommes et cinq femmes – c’est toujours le cas. Naturellement, sur le camp, les premiers bricolent et chassent, et les secondes s’occupent de l’intendance, dont la cuisine. Lors des épreuves, les filles laissent volontiers les garçons porter les sacs trop lourds et, sur le camp, construire et reconstruire abri ou cabane ; bref, elles admettent tacitement qu’ils sont physiquement plus forts et plus dégourdis qu’elles. La répartition des tâches a l’air d’aller de soi. Et quand, dans une épreuve, une équipe a moins de filles que l’autre, c’est une fille qui est exclue et non un homme. Koh Lanta est donc sexuée. Ce n’est que lorsque les filles en pâtissent qu’elle devient « sexiste » à leurs yeux.

Maxine et Laure découvrent qu’elles sont féministes

En effet, dans la saison en cours, l’équipe rouge ne compte plus que deux filles pour cinq hommes. Les trois éliminées l’ont été parce que les garçons les trouvaient moins performantes ; et deux filles, Maxine et Laure, ont manœuvré afin que cela arrive. Honnêtes, les mecs ont avoué qu’ils cherchaient à rester entre eux ; et c’est alors que lesdites Maxine et Laure ont découvert qu’elles étaient féministes. Depuis, elles parlent en boucle de « girl power » ; elles trouvent juste de voter ensemble contre les hommes mais parfaitement injuste que les hommes votent ensemble contre les femmes. Les hommes placent les « compétences » en premier ; elles – et le candidat homosexuel de l’autre équipe –, c’est les « affinités ». Elles râlent en permanence : les hommes ne leur laissent pas prouver qu’elles sont aussi « capables » qu’eux, disent-elles ; mais au lieu de le prouver effectivement, en allant pêcher et couper du bois autant voire plus que les hommes, par exemple, elles maugréent, dénigrent et, pour finir, chialent, bien sûr. Elles refusent la compétition ; elles exigent qu’on leur cède la place par principe, ce qui est la définition de la discrimination positive. Le féminisme ne vise pas l’égalité entre les sexes, il veut la diminution de l’homme ; il ne désire pas l’égalité de traitement, il demande que l’on favorise la femme. Le féminisme n’est pas un fait politique, c’est d’abord et en définitive du pur ressentiment.

En regardant Koh Lanta, on réapprend que les femmes viennent de Vénus et les hommes, de Bricorama. C’est comme ça et c’est très bien, car ainsi les sexes se complètent. En prétendant qu’ils doivent être égaux en tout, on génère chez les femmes une frustration que seule une injustice commise au détriment des hommes peut conjurer. Et, ainsi, la subtile harmonie qui unit les deux sexes vole en éclats, au profit d’une guerre dont ils sortiront tous deux perdants. En attendant, il faut que j’arrête de nourrir TF1 : je crois que je vais prendre un chien.

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Nicolas Lévine est un pseudonyme. Historien, il travaille dans la fonction publique au plus près du sommet de l'Etat et écrit pour "Causeur". Dernière publication : "L'incident", 2020, Ring.

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