En passant en revue les forces en présence dans l’actuelle compétition internationale, l’universitaire américain John Mearsheimer estime un conflit entre la Chine montante et les Etats-Unis inévitable…
Son essai présente des paradigmes inédits.


La chute de l’URSS (phénomène en soi incroyable) fut, avec les décolonisations des années 60, le grand événement de l’après-guerre. Mais voici que l’espèce humaine a suscité de nouveaux grands périls qui menacent la planète et dont certains sont totalement inédits dans l’histoire du monde : telles la surpopulation et la sur-pollution. Des autres menaces, qui sont le fruit de choix politiques délibérés, on retiendra les trois plus graves : l’islamisme impalpable qui s’immisce partout ; les spéculations commerciales et financières de l’ultra capitalisme, générant d’exponentielles injustices ; l’expansionnisme chinois qui n’est qu’à son début mais qui change déjà la face du monde par sa triple dimension économique, diplomatique et militaire.

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En s’effondrant le socialisme soviétique a bouleversé la carte géopolitique qui s’était figée depuis 1945, voire depuis 1918. Plusieurs dossiers chauds sont ouverts dont il faudra trouver les points communs ou les oppositions symétriques. Et cette carte va sans nul doute encore changer dans les mois à venir. En Europe, outre la question de la survie hypothétique du Système Bruxellois impotent, c’est le dossier ukrainien qui est un des plus aigus car il empoisonne la relation euro-russe.

Trump réussit tout

Aux Amériques le brûlot cubain continue de dériver au large de la Floride et s’est emparé pour la soutenir, aidé par la Russie, la Turquie, la Chine, de la cauchemardesque dictature vénézuélienne. La Turquie, justement est-elle entrain de s’affranchir du parapluie américain ? Le jeu de celui qui est devenu un dictateur islamique – rompant avec l’héritage séculaire d’Atatürk que l’on croyait impérissable – est particulièrement trouble et mégalomaniaque. Il joue tantôt avec l’Europe tantôt contre, tantôt avec la Russie et l’Iran, tantôt avec les USA et Israël. Et il détient – pour le néantiser – le destin des peuples kurdophones et celui de Chypre. L’Orient n’est pas compliqué, il est impulsif et violent ce qui le conduit à des contradictions permanentes : la Syrie, l’Irak, l’Iran, le Yémen, qui sait, peut être un jour l’Arabie elle même, sont des caldeiras, toujours en perpétuelle activité et souvent en éruption, prises dans des guerres religieuses inextinguibles par nature, quoique remontant au VIIe siècle. De plus Turcs, Kurdes, Perses et Arabes entretiennent des passifs culturels et historiques qui sur-infectent leurs conflits d’intérêts que même la question d’Israël ne parvient pas à leur faire oublier. Toutefois dans ce monde convulsif deux belles lumières d’espoir viennent de s’éclairer, inattendues : les peuples algériens et soudanais forcent le respect par leur calme courage et leur intelligence démocratique.

Enfin en Extrême Orient le géant chinois a t-il déjà tous les moyens de sa volonté hégémonique ? Le président Trump pense que non et que c’est le moment ou jamais de le contenir, puis de réduire ses ambitions de domination mondiale. Quoi qu’on pense du style Trump, il faut surtout se défaire à son sujet de l’attitude bobo-franchouillarde, véritable aberration intellectuelle, faite d’inversion des valeurs et de réflexes ringards, pavlovisés depuis 68. Car Trump réussit tout ; et il y a chez lui des démarches positives que les Européens doivent absolument utiliser à leur profit ; son comportement personnel ne nous intéresse absolument pas car la politique étrangère ne se fait pas à l’émotion, surtout superficielle, des chaînes d’infos en continu ou des émissions bas de gamme de divertissements parisiens ricanants.

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En France les présidents, presque tous issus de l’ENA se prennent – hélas – de ce fait pour des intellectuels. Aux USA les présidents savent qu’ils n’en sont pas et ils écoutent les grands penseurs issus d’universités prestigieuses et respectées, dans lesquelles la spéculation positive est encouragée, alors qu’à Paris promeut plus volontiers le déconstructionnisme (cet avatar de la phénoménologie). Trump écoute bien plus attentivement qu’on ne le sait ses grands intellectuels. Ainsi en économie il retient des conseils sur les taxations douanières (BAT) des professeurs d’économie Douglas Holtz-Eakin et Alan Auerbach. Pour les questions internationales il tire les conséquences des analyses de John Mearsheimer (université de Chicago). Mearsheimer a compris les changements paradigmatiques radicaux du monde post-URSS, en a exposé les conséquences et ne s’est guère trompé. Dès les années 90 il prédisait  »la Communauté européenne va plutôt s’affaiblir et non se renforcer après la chute du mur de Berlin […] Le ciment de l’OTAN c’était la menace soviétique. Ôtez cette menace et il est probable que les États-Unis se retireront d’Europe et de ce fait, l’alliance défensive qu’ils ont dirigée pendant quarante ans se désagrégera ». Il a anticipé les difficultés qui suivraient l’éviction de Saddam Hussein en 2003 et celle de Kadhafi en 2011. Dans son très clairvoyant article Why the Ukraine Crisis Is the West’s Fault, publié, en septembre 2014, dans la grande et influente revue Foreign Affairs, Mearsheimer propose un chemin vers la pacification de ce dossier que seule la fake news du clan Cinton sur un « complot russe » a retardé.

Comment contenir la montée de la Chine ?

A propos de la Chine Mearsheimer parle d’or et il est particulièrement écouté par le président Trump : il considère que la « puissance grandissante de la Chine conduira à un conflit avec les USA »‘. Cette montée ‘ »ne sera pas pacifique et les USA devront la contenir » (China’s Unpeaceful Rise, Current History Magazine, avril 2006 ; Why China cannot Rise Peacefully, Cips.uottawa.ca, 2012-10-17). Il suffit de lire Mearsheimer pour comprendre la politique étrangère de Trump, en général, en Asie en particulier, y compris en Corée. Or Mearsheimer vient de sortir un nouvel opus, visiblement destiné au président Trump : The Great Delusion : Liberal Dreams and international Realities (Yale University Press, 2018). Ce véritable événement intellectuel remet totalement en cause l’idée répandue aux USA, depuis des décennies, qu’il faut diffuser la démocratie libérale, soutenir une stratégie d’économie mondiale ouverte, édifier des institutions internationales, promouvoir la protection des droits de l’homme. Mearsheimer constate que c’est le résultat contraire aux attentes qui se produit et que les USA sont devenus un état militarisé dont les guerres interventionnistes échouent, minent la paix mondiale et menacent les valeurs libérales sur leur propre sol.

Ce grand de la pensée (bien sûr méconnu en France) observe que, quand le nationalisme se confronte au libéralisme, c’est presque toujours lui qui l’emporte. Car la première exigence incoercible des nations c’est la souveraineté et l’identité. Tout être vivant physique ou moral, ne cherche-t-il pas avant tout à survivre et à se perpétuer ? La théorie de droits individuels universels, si elle n’est pas fausse en soi, se heurte à une autre, bien plus forte : celle des droits collectifs des nations. Dès lors, vouloir imposer au monde la même matrice est non seulement une illusion mais un facteur de troubles parfois graves et durables.

Les crises financières ne trouveront de solution qu’au niveau international

Et ce qui semble bien être vrai, pour les USA, ne le serait-il pas aussi pour la Commission de Bruxelles, la CJUE, la CEDH ? La France ? Nous avons plusieurs fois écrit qu’une grande part du trumpisme est une opportunité (selon nous un « effet brise glace ») pour : normaliser la relation Europe/Russie ; rétablir paix et démocratie en Ukraine ; se libérer du système de l’OMC (qui a été introduit dans les traités européens); dire stop à la Chine; refonder une Deuxième Union Européenne; sortir de l’OTAN et renforcer avec le Royaume Uni une coordination militaire stratégique; avec l’Espagne, l’Italie, la Grèce fonder une Union pour la Méditerranée…

Certes si Trump est bien cette opportunité, cela ne signifie pas que ses objectifs soient en tous points convergents avec ceux des Européens et de la France. Il est assez hostile à l’ONU et on ne sait pas exactement ce qu’il pense de la gabegie financière et monétaire qui va causer inévitablement un nouvel éclatement des bulles spéculatives, provoquant le malheur des plus faibles après avoir scandaleusement enrichi les plus inutiles et les plus dangereux. C’est là aussi la limite de la pensée de Mearsheimer: il faudra certes que les nations retrouvent leur liberté et leur intelligence collective, mais les questions monétaires et financières n’auront de solution qu’internationale.

De nouveaux paradigmes pour ce monde si nouveau qui éclot sous nos yeux.

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