Cinéaste culte, le réalisateur du Miraculé et des Saisons du plaisir est mort à l’âge de 86 ans.


L’été sera chaud dans les maillots et dans les nécros. Avec Docteur Mocky et Mister Jean-Pierre, on voyait souvent double ou trouble. Il poussait toujours plus loin la farce par provocation, par amusement et aussi pour exister dans ce cirque médiatique tellement avide de nouveaux éclats. Alors pour durer, il faut s’inventer sans cesse un personnage, un peu branque, glandilleux sur les bords, iconoclaste dans une époque qui lisse pourtant toutes les outrances. Les esprits rebelles n’ont jamais été aussi bien digérés par une mondialisation gloutonne.

Bricolo de la bobine

Mocky avait compris la mécanique de répétition et la vulgarité bien-pensante d’une profession qui vit à court terme, sur le buzz éphémère, sur le tweet assassin. Son numéro de papy mougeot du cinéma indépendant, bricolo de la bobine, arcandier d’une roublardise irrésistible cachait une œuvre plus dense, plus sombre et plus écorchée. C’est la rançon du succès. Le public et la télé vous mettent dans la case du fantaisiste grivois, de l’éternel rouspéteur et du Don Quichotte qui se bat contre les puissances de l’argent. Vous devez faire sourire sous peine de ne plus être invité sur les plateaux. Le cinéaste est un VRP comme un autre, soumis de divertir la ménagère. On attend de vous, le bon mot (salace de préférence) au bon moment (ne jamais couper la parole à l’animateur-roi), le débat houleux si possible (dans la limite du raisonnable), le directeur juridique de la chaîne y veille et surtout on ne pardonnera rien aux ennuyeux de service. Mocky était tout sauf ennuyeux, jamais en manque d’une polémique facile et d’une sortie de piste réjouissante. L’incompréhension est le lot de tous les artistes de la pellicule.

Populisme rageur, irrévérence cinglante et érotisme poisseux

Les engagements les plus sincères finissent toujours pas être absorbés dans le Chobizenesse. Vous faites soixante films et on se souvient de vos excès de langage, de vos coups de gueule et d’une liberté, somme toute, très balisée. Comme toutes les personnalités aspirées par le tube cathodique, Mocky bataillait pour la reconnaissance de son style si singulier, mélange de populisme rageur, d’irrévérence cinglante et d’un érotisme poisseux. Il est bien difficile de s’y retrouver dans une filmographie tantôt militante, tantôt laborieuse avec souvent des éclairs de génie. Des stèles d’une froideur incroyable ou des potacheries savoureuses. Mocky travaillait à l’économie, jamais dans l’acrimonie. Il avait vu défiler du beau monde devant sa caméra : Vanel, Bourvil, Serrault, Blanche, Lonsdale, Lanoux, Galabru, etc. Les cinéphiles ne le snobaient pas. Il avait même des cercles d’aficionados acharnés. Ses confrères le respectaient malgré sa relative marginalité commerciale. Et les comédiens savaient d’instinct qu’ils ne seraient jamais ridicules sous son regard. Car cette grande gueule dénichait toujours presque miraculeusement un trait de caractère jusqu’alors inconnu dans leur jeu. Une étrangeté, une originalité, une faiblesse, Mocky captait l’instabilité comme personne.

Jubilation de mauvais garçon

Dans ce cinéma qui semble si loin des standards actuels, il y a une sorte de jubilation de mauvais garçon, de fanfaronner, de l’ouvrir au risque de se griller totalement. Si Mocky se moquait de l’instant présent quitte à passer pour un guignol de deuxième partie de soirée, il avait pleinement conscience de son empreinte dans le cinéma des années 60-80. Avec Mocky, on n’a pas envie d’être triste aujourd’hui. Enervé, oui. Survolté, certainement. Brinquebalant, assurément. Cossard, of course. Je ne veux pas garder ce soir, l’image de ce vieil homme déjà affaibli sur le boulevard Raspail qui attendait le bus de la ligne 83 au printemps dernier. Je veux me souvenir du burlesque, du fantasque, du révolté, du très charnel Mocky. C’est pourquoi j’ai ressorti Les Saisons du plaisir de ma DVDthèque.

Ce film d’été plein de sève et de suc libérateur est une gourmandise du mois d’août. Je me souviens d’une Jacqueline Maillan polissonne, d’une Bernadette Lafont tentatrice et d’une Fanny Cottençon démoniaque. Mocky avait le don pour rehausser la vie.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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