Remplacer la « fraternité » républicaine par « l’adelphité » serait une hérésie linguistique. Car la fraternité n’a pas de sexe. N’en déplaise à certains militants, les langues ne se charcutent pas en fonction d’impératifs idéologiques.


Le Haut conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes a récemment proposé de remplacer « Liberté, Egalité, Fraternité » par « Liberté, Egalité, Adelphité ». Au nom de la morale : la fraternité, c’est sexiste.

Quels abrutis pseudo-étymologisants vont donc inventer des connotations sexistes aux mots qui n’en avaient pas ?

Et quand je dis « des abrutis », il s’agit d’un pluriel inclusif car mon humanisme instinctif me souffle que ce Haut conseil abrite en son sein unisexe des abrutis-mâles autant que des abrutis-femelles (scandaleusement invisibilisées par un pluriel sexiste — supprimons le pluriel qui regroupe sans distinguer !).

Niché au creux de la fière devise française, la notion de fraternité est la plus inclusive qui soit. Pourtant, par la même aberration consistant à prendre au pied de la lettre l’étymologie de patrimoine, on a décidé que le terme était sexiste.

A lire aussi: « Fraternité » et « droits de l’homme » supprimés : la Constitution inclusive est née

C’est refuser de voir l’évidence : le mot fraternité est justement d’un emploi asexué et inclusif. Il ne désigne pas en français contemporain le rapport de filiation entre frères, mais le sentiment de proximité entre les gens. Le mot fraternité est donc dénué de référence sexuelle.

En fait, le mot fraternité est l’illustration même d’une évolution sémantique dont le trait masculin s’est progressivement effacé au bénéfice du motif d’englobement. Depuis longtemps, fraternité désigne le rapport entre les humains, y compris les rapports entre femmes et hommes :

On va jusqu’à dire que le Roi aurait vécu trois ans « en fraternité » près de sa femme (La Varende, Anne d’Autriche,1938, p. 15), cité par le Trésor de la Langue Française

Entre frère et sœur :

… voyez Électre. Elle s’est déclarée dans les bras de son frère. Et elle a raison. Elle ne pouvait trouver d’occasion meilleure. La fraternité est ce qui distingue les humains. Giraudoux, Électre,1937, I, 13, p. 109), cité par le Trésor de la Langue Française

Entre personnes partageant quelque chose :

Unis dans la même souffrance pendant quatre ans, (…) nous avons gagné notre solidarité. Et nous reconnaissons avec étonnement dans cette nuit bouleversante [du 25 août 1944] que pendant quatre ans nous n’avons jamais été seuls. Nous avons vécu les années de la fraternité. Camus, Actuelles I,1944-48, p. 24), cité par le Trésor de la Langue Française

Et même entre les humains et les animaux :

Il y a fraternité complète entre l’Arabe et le cheval, comme entre nous et le chien (Lamart., Voy. Orient,t. 2, 1835, p. 242) ), cité par le Trésor de la Langue Française.

On conçoit cette ardente fraternité qui unissait saint François à la nature entière animée et inanimée (Montalembert, Ste Élisabeth,1836, p. CVI) ), cité par le Trésor de la Langue Française.

A lire aussi: Liberté, égalité… « adelphité »: une instance officielle veut effacer la « fraternité »

Bref, l’évolution sémantique a privilégié un motif (la proximité affective) au détriment d’un autre (le rapport entre frères). Les militants de l’inclusivité font semblant de ne pas le remarquer. Ou alors ils sont authentiquement sourds à tout ce qui ne correspond pas à leur grille de lecture idéologique. Cela dit, l’un n’empêche pas l’autre : on peut être stupide et manipulateur. L’idéologie, ou « l’art de se convaincre des idées fausses » comme le disait le sociologue Raymond Boudon, est après tout un ressort narcissique puissant qui permet de se penser en justicier vengeant les injustices du monde. Sauf que les mots ne se réduisent pas à leur étymologie.

Comme le rappelle brillamment le regretté linguiste Pierre Cadiot :

« Il est nécessaire de distinguer plusieurs aspects hétérogènes du sens d’un mot :

– un aspect interne : celui qu’a le mot dans son miroir. Ce que le mot peu ou prou énonce ou raconte, parfois parce que c’est, croit-on, son « étymologie » : le mot boucherparle de « bouc » mais un boucher vend d’autres viandes que de bouc ; on ne met pas dans un panier que du pain, ce qui était le cas à l’origine du latin panarium ; l’orgeat est une boisson à base d’orge, pas de chance, il s’agit désormais d’amandes, etc. Autrement dit, les mots ont bien meilleure mémoire que les faits, infiniment : leur hystérésis se mesure à l’échelle historique ;

– un aspect externe : ce à quoi le mot sert à un moment, son usage référentiel, historiquement contingent : le mot atomeveut dire insécable, mais on le garde même une fois bien établie sa « seccabilité » ; le mot boucher sert à désigner les marchands de viande, alors qu’il désignait jadis un équarisseur ; le mot hôte signifie « accueil », en contradiction au moins apparente avec l’apparentement historique à latin hostis (qui voulait surtout dire « ennemi », ou « étranger », etc.). Il y a là le principe d’une optimisation systématique de l’arbitraire du langage. » (Pierre Cadiot, « Chapitre 11. Sur l’indexicalité des noms », in Danièle Dubois, Catégorisation et cognition : de la perception au discours, Editions Kimé « Hors collection », 1997, p. 243-269.)

Les langues ne s’organisent pas en fonction d’impératifs dogmatiques issus de systèmes philosophiques et politiques mais de systèmes d’opposition structurels qui échappent au contrôle des locuteurs qui en sont pourtant les producteurs. Il en va de la nature du langage qui n’est pas un objet manufacturé dont un contrôle qualité idéologique pourrait décider de la validation. La portée des mots change et ces modifications entraînent le système entier de la langue qui n’est fait que d’oppositions. Ces principes structurels sont au cœur de l’étude du langage, ainsi que l’arbitraire des évolutions au niveau historique. Il n’a jamais existé de créateur (ni de créatrice !) du langage qui l’aurait conçu de manière à propager une philosophie.

Seules les dictatures, en particulier nazi et soviétique, ont tenté de forcer les populations à adopter leur langue de bois pour les mettre en conformité avec la pensée qui était l’émanation du pouvoir du moment.

Seul un militantisme d’intimidation et/ou une profonde bêtise sémantique pourrait voir dans le mot fraternité une menace sociale. Il existe visiblement des demi-habiles, capables de repérer une racine mais pas de comprendre l’usage d’un mot en contexte, qui sont suffisamment haut placés pour dicter à la population comment parler et à la nation comment s’afficher. Au nom de leur morale étroite et doctrinale, ils introduisent une division dans la nation, soufflant sur les braises d’une guerre des sexes imaginaires qui est en passe de remplacer la lutte des classes pour les trublions désireux de se poser en directeurs de conscience.

La puissance du grotesque n’en finit plus de s’exhiber avec des revendications militantes d’autant plus décalées qu’elles oublient la nature des vrais combats féministes à mener — peut-être contre la misogynie de certaines populations de banlieues, par exemple ? Ou l’invisibilisation de la femme par le voile islamique ?

Lire la suite