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Éthiopie, Égypte, Soudan: intense stress hydrique autour du grand barrage de la Renaissance

En partenariat avec la revue "Conflits"

Éthiopie, Égypte, Soudan: intense stress hydrique autour du grand barrage de la Renaissance
Photo des travaux du grand barrage de la Renaissance, Ethiopie, 28 juin 2013 © Elias Asmare/AP/SIPA, Numéro de reportage : AP22526999_000002

Le barrage de la Renaissance sera-t-il le barrage de la guerre? Si ce barrage est vital pour assurer l’apport hydraulique dont l’Ethiopie a besoin, pour l’Egypte c’est un casus belli car celui-ci bloque l’approvisionnement en eau du Nil. La mise en route de celui-ci va-t-il provoquer une guerre de l’eau? Entretien avec Mikail Barah.


Mikail Barah est chargé du parcours Sciences Politiques et Relations Internationales de l’Université Saint Louis à Madrid ; directeur de l’Observatoire des Crises contemporaines ; auteur notamment de l’ouvrage L’eau, source de menaces ? (2008, Dalloz, Iris Editions). Propos recueillis par Rémi de Francqueville.

Le grand barrage de la Renaissance s’impose comme une source de tensions entre l’Égypte, le Soudan et l’Éthiopie. Pour cette dernière il est question d’assurer une grande part de sa production énergétique (qui repose encore majoritairement sur la transformation de biomasse) par ce qui deviendrait alors le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique (puissance annoncée de 6 500 mégawatts pour répondre aux besoins de ses 110 millions d’habitants (dont jusqu’alors la moitié n’a pas accès à l’électricité), 175 mètres de haut, 1 800 mètres de long, 83 km3de réserve). Pour le Caire, dont l’agriculture dépend à 97% de l’irrigation permise par le Nil, c’est un enjeu majeur, à l’instar de Khartoum qui craint pour la capacité future de remplissage de ses barrages en aval.

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Conflits. En avril dernier le président de la République Démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, à la tête de la présidence annuelle de l’Union africaine, réunissait le Soudan, l’Égypte et l’Éthiopie afin de trouver un compromis permettant la mise en place d’un accord autour de la question du barrage. Suite à cette réunion, qui dura trois jours au lieu de deux, aucun accord ne fut signé et les acteurs repartirent en boudant la séance de clôture. Après dix ans de bras de fer, et à quelques mois seulement de la mise en activités du barrage, existe-t-il encore une possibilité de désescalade des tensions ?

Mikail Barah. L’escalade comme telle est verbale plutôt que physique ou militaire. Évidemment, chacune des parties pense qu’elle a intérêt à faire monter les enchères et à se placer en position de force. Mais le rapport de force réel est à jauger par des réalités du terrain. Et ici, force est de constater que l’Éthiopie est l’acteur qui dispose le plus d’atouts, tant sur le plan militaire que diplomatique finalement. Pourrait-on avoir une escalade de type militaire qui mette aux prises l’Éthiopie et ses voisins ? Rien n’empêche de dire que non. Mais si les gouvernements de la région s’en tiennent à une attitude pragmatique et réaliste, ils feront tout pour éviter les scénarii militaires. En d’autres termes, la réponse quant à la nature de l’escalade autour des eaux du Nil – politique, militaire, ou les deux à la fois – dépendra en premier lieu de l’attitude du Caire.

Quelles sont les différentes options pour chaque protagoniste ? Finalement est-ce important pour l’Éthiopie, en position de force sur ce dossier, de parvenir à un accord ?

Il n’y a que deux options envisagées, et à envisager : la coopération, ou la confrontation. Les faits se situent plus près de cette dernière option, mais sans pour autant avoir basculé dans le militaire… il faut souhaiter que cela reste ainsi. Pour le reste, il va de soi que chacun a intérêt à la coopération, côté éthiopien comme côté égyptien ou soudanais.

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Comment y parvenir ? C’est là que les choses se compliquent, bien évidemment. L’Égypte est rétive à une « coopération » qui ne se ferait pas selon ses termes et conditions. Le Soudan, parent faible de l’équation, continue à rechercher une forme de parapluie diplomatique – et militaire au besoin – égyptien, mais tout en étant conscient de ce que le rapport de force abonde dans le sens de l’Éthiopie. L’Éthiopie pour sa part suit un schéma classique : elle est en position de force, grâce à une combinaison entre ses moyens diplomatiques et militaires et sa position de pays d’amont. S’ajoute à cela le fait que l’Éthiopie ne vit pas de situation de stress hydrique, contrairement à ses voisins d’aval. Donc dans le fond, l’Éthiopie est à la limite heureuse de sa revanche sur l’histoire : elle se sent en position de force, dans son bon droit, et ne rechigne pas à l’idée de voir que les cycles de l’histoire ont renversé à son profit une situation injuste dont elle pâtissait précédemment – les termes en vigueur sur le partage des eaux du Nil, qui ne reconnaissaient aucun droit à l’Éthiopie.

Est-il envisageable pour l’Égypte de recourir à la force armée ? Quelles seraient les conséquences d’une telle action ?

On ne peut rien exclure de la part de l’Égypte : Le Caire n’exagère en rien lorsqu’il avance ou suggère que toute goutte d’eau du Nil est vitale pour le pays. L’écrasante majorité de la nombreuse et croissante population égyptienne vit le long des eaux du Nil, cela résume tout côté égyptien.

Donc, en ultime recours, rien n’empêche d’écarter la tentation égyptienne de recourir à la force armée, qu’elle justifierait par les risques existentiels générés par le barrage de la Renaissance en Éthiopie. Les conséquences d’une telle action seraient dramatiques, du moins si l’Égypte décidait d’aller jusqu’à un bombardement de ce barrage : outre le désastre humain et écologique, l’Égypte aurait à subir une condamnation internationale et une réponse sans faille – à laquelle elle n’aurait aucun intérêt – de la part de l’Éthiopie.

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Mais on n’est vraiment pas devant un tel scénario à l’heure qu’il est, malgré les apparences parfois. L’Égypte, surtout sous la houlette de son président actuel, mais aussi devant les relents fiers et ultranationalistes de sa population, souhaite renouer avec une grandeur et une splendeur déchues, celles des Pharaons, des Fatimides, de Nasser… mais ils sont conscients de leurs limites. C’est pourquoi il convient de ne pas confondre rhétorique et action. Si l’Égypte voyait dans l’action militaire une option sérieuse, elle aurait probablement déjà commencé à mettre à exécution ses menaces. Le Caire est cependant conscient de ses propres limites, ainsi que des bénéfices encore présents du dialogue, même si celui-ci va souvent à sens unique.

En matière de gestion de l’eau que dit le droit international ? Sur quels textes pourraient se référer les acteurs ? Y ont-ils recours ?

Très bonne question : il n’y a pas de règle, sinon celle de la loi du plus fort. Quand l’Éthiopie était plus faible diplomatiquement et militairement, elle ne pouvait…

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Rédacteur en chef de Conflits, il dirige le cabinet de formation Orbis Géopolitique.

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