Dans un entretien au quotidien Ouest France, le président de la République a comparé l’époque actuelle avec la montée du péril fasciste des années 1930. On ne saurait dire ce qui de la naïveté (pour rester respectueux) ou de la grossière manipulation l’emporte. Question subsidiaire : qui peut encore être dupe de ce procédé, sinon quelques malheureux castors égarés en plein champ ?


 

« Je suis frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons et celui de l’entre-deux-guerres » a donc déclaré Emmanuel Macron. Et le voilà amalgamer dans un même fourre-tout anachronique la désormais célèbre « lèpre nationaliste » et le spectre fictionnel d’une perte de « souveraineté » de l’Europe. Jusqu’ici, on ignorait que cette souveraineté eût jamais existé et encore moins qu’elle avait été désintégrée dans les années 30.

L’imposture du front républicain

Fustigeant le « repli nationaliste » (ne jamais, au Dictionnaire des idées reçues, oublier d’accoler les deux termes), le chef de l’Etat ne manque pas d’évoquer les fameuses peurs qui agiteraient les nations, dans un propos qui serait pour le coup lui-même effrayant et vaguement apocalyptique s’il n’était pas drôle, et qui permet de se demander qui des peuples européens ou de certaines de leurs élites déconnectées se plaisent à agiter les peurs. Une technique usée jusqu’à la corde qui a permis aux actuelles élites de se maintenir au pouvoir  grâce au « barrage » dit « républicain »

On ne pensait pas que quiconque d’un peu réfléchi oserait encore pratiquer la fameuse comparaison entre tel ou tel climat socio-politique et les années 30, leurs heures sombres et autres effrayants bruits de bottes tant cette figure rhétorique de l’antifascisme post-moderne est éculée..

Or, le problème avec les analogies historiques qui font bondir à juste titre n’importe quel historien scrupuleux, c’est que, comme l’indiquait Paul Valéry « L’histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout et donne des exemples de tout ». Outre les approximations contenues dans le propos du président, le piège analogique se referme sur son émetteur, puisque, si l’on commence à entrer dans le détail desdites années 1930, la comparaison tant exploitée pourrait bien se retourner dans le sens contraire de celui souhaité.

On peut faire dire n’importe quoi au passé

Si l’on considère par exemple le fait majeur de la sinistre période, à savoir la persécution antisémite, et qu’on la reporte à l’époque actuelle, on pourrait alors se demander ce qui est véritablement mis en place pour lutter contre les promoteurs contemporains, principalement islamistes, de cet antisémitisme. Où est, par exemple, le fameux discours sur la laïcité, républicain et ferme, tant attendu depuis des mois ? S’est-il perdu dans les brumes accommodantes du dialogue qu’en d’autres époques on qualifiait de collaboration?

On le voit, chacun peut faire dire ce qu’il veut à n’importe quoi au grand jeu de la manipulation des interprétations.  Pareillement, le peuple supposé nationaliste et replié sur lui-même avait voté en 1936 en faveur du Front Populaire, dont de nombreuses conquêtes en matière de droit social et de droit du travail sont des obstacles clairs face au néo-libéralisme actuellement au pouvoir et  à la conduite des affaires européennes. La haute finance, les grands entrepreneurs ne se sont pas distingués par leur esprit de résistance, c’est le moins qu’on puisse dire, quand le peuple fumant des cibiches et roulant probablement déjà à l’essence polluante permettait, lui, l’accession au pouvoir d’un Juif en la personne de Léon Blum, alors même que beaucoup d’élites n’hésitaient pas à scander « plutôt Hitler que le Front populaire ». Pour être juste, ajoutons que c’est la chambre du Front populaire qui votera les pleins pouvoirs à Pétain en 1940. Une énième preuve que l’histoire est complexe.

D’une Allemagne l’autre

D’autres pourraient se demander où est le Churchill contemporain, celui qui avait compris que sans résistance on n’évitait ni le déshonneur ni la guerre, face à la déferlante totalitaire et obscurantiste qui recouvre de son voile noir des pans croissants de la planète. Par quelles actions les élites européennes luttent-elles contre cette blitzkrieg contemporaine ? Comment par ailleurs comparer une époque où l’Allemagne avait été diminuée et humiliée avec une période où au contraire elle est en situation hégémonique au point d’étouffer ses partenaires européens ?

Enfin, si Emmanuel Macron est fasciné par les ressemblances hypothétiques avec les années 1930, d’autres pourraient vouloir pareillement, au gré de leurs convictions idéologiques personnelles et de leurs petites lubies subjectives, vouloir comparer la période actuelle avec celle de la chute de l’Empire romain, ou encore avec les invasions barbares, la Grande Inquisition, ou l’entrisme guerrier d’Al-Andalus

Passéistes vs progressistes, la grande mystification

On le voit, toutes ces comparaisons ne sont pas raison, ou alors il faudrait les accepter toutes au même niveau de légitimité, ce qui bien sûr est inenvisageable puisque le but ici est de livrer une vision binaire et manichéenne de la situation actuelle afin de criminaliser toute critique de l’Union européenne et de l’ouverture des frontières qui la caractérise.

Par-delà la grossière manipulation visant à faire passer les résistants d’aujourd’hui pour de dangereux passéistes et les accommodants d’aujourd’hui pour d’éminents progressistes, il est enfin une curieuse et naïve croyance qui voudrait que l’on tire de quelconques leçons de l’Histoire. Outre que c’est un sujet régulièrement traité depuis des décennies dans les dissertations du bac, on rappellera donc, avec Louis-Ferdinand Céline, que « l’histoire ne repasse pas les plats ».

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